Un lieu de Paris : La place de la Bastille

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Aux frontières de l’histoire et de la géographie, il est des lieux qui portent la mémoire collective, et représentent les luttes de tout un peuple. C’est le cas d’une des places les plus célèbres de Paris : la place de la Bastille. Mais connaissez-vous son histoire insolite ? Si vous aimez les Révolutions, la ville de Paris, les anecdotes et l’ironie naturelle du monde, cet article est fait pour vous…

La place de la Bastille aujourd’hui.

C’est sous le règne de Charles V, vers 1375, que le prévôt de Paris, Hugues Aubriot, décida de faire construire une bastide, (une place forte) à un endroit qui, alors, était situé à l’extérieur de l’enceinte de Paris. On l’appela la Bastille Saint-Antoine, du nom du faubourg (le « faubourg » est historiquement une artère située hors-les-murs, c’est-à-dire à l’extérieur du bourg) où elle fut implantée. Elle fut tour à tour utilisée comme forteresse, arsenal, puis prison sous Louis XI, entrepôt d’armes et lieu de réception sous François 1er. C’est le cardinal de Richelieu, sous le règne de Louis XIII, qui transforma définitivement cette bastille en prison d’État, flanquant l’une des entrées de Paris.

Gravure de la prison de la Bastille au XVIIIe siècle.

Pour bien comprendre ce que la prison de la Bastille représente pour les Parisiens à l’été 1789, il faut se mettre à leur place. Il s’agissait d’une forteresse de 66 mètres de long, 34 mètres de large et 24 mètres de hauteur, entourée d’une immense douve de 25 mètres de large. l’ensemble surplombait l’un des quartiers les plus pauvres de la capitale, incarnant plus qu’aucun autre le caractère arbitraire du pouvoir royal : c’est notamment ici qu’étaient envoyés les prisonniers arrêtés par « lettres de cachet », ces lettres signées du Roi qui permettaient d’emprisonner (on parlait alors d’ « embastiller ») quelqu’un sans aucune forme de procès. Loin d’être une prison ordinaire, la Bastille accueillait alors principalement des « hôtes » de marque, répartis dans 42 cellules. Dans cet ancien château, on dispose alors, moyennant finances, d’un confort peu habituel pour une prison : bois de chauffage, repas confortable (similaire à celui du gérant de la prison), droit à recevoir des visites, droit à la correspondance (droit d’envoyer et de recevoir des lettres). Certaines personnalités marquantes ont ainsi été enfermées au fil des siècles dans cette prison royale : Montaigne, le Masque de Fer, Voltaire, Beaumarchais ou encore le marquis de Sade (écrivain sulfureux du XVIIIe siècle).

La prison de la Bastille est ainsi devenue le symbole de cette monarchie absolue qui a échoué à réformer la justice et la fiscalité du royaume. La haine du peuple à son égard grandit d’année en année pour atteindre son point d’orgue aux prémices de la Révolution française, et c’est bien la date de la prise de la Bastille qui la symbolise encore aujourd’hui, le 14 juillet 1789.

Prise de la Bastille. Huile sur toile, anonyme.

La prison fut entièrement détruite au cours de l’année qui suivit, mais, encore aujourd’hui, lorsqu’on se promène sur la place de la Bastille, on peut voir son emplacement, en regardant attentivement le sol : certains pavés se démarquent des autres : ils dessinent les contours de l’emplacement de l’ancienne forteresse.

Sur un immeuble, sur le côté de la place, une plaque vous révèle la position de la forteresse par rapport au plan actuel.

Enfin, pour découvrir d’authentiques vestiges de la Prison de la Bastille, faites quelques pas le long du Boulevard Henri IV, jusqu’au Square Henri-Galli (il s’agit en fait d’une partie d’une des tours de la prison, dite « Tour de la Liberté », retrouvée lors des travaux de terrassement de la ligne du métro (en 1899), démontés et reconstitués à cet endroit).

Vestiges de la prison de la Bastille, dans le square Henri Galli.

Pour la petite histoire, le premier bal du 14 juillet, devenu traditionnel à cette date de fête nationale, eut lieu précisément place de la Bastille, le 14 juillet 1790.

En 1794 (ou plutôt en prairial de l’an II, puisque c’était alors le calendrier révolutionnaire qui s’appliquait), pendant trois petits jours, la terrible guillotine de la Terreur fut déplacée de la place de la Concorde, et installée place de la Bastille. En trois jours, ce ne sont pas moins de 75 têtes coupées qui salirent de leur sang la fameuse place (la guillotine fut ensuite éloignée Place du Trône renversé, aujourd’hui Place de la Nation).

Sous la Terreur, les exécutions se succédaient à un rythme effréné.

C’est alors qu’on commença d’imaginer la place de la bastille, hautement symbolique, comme un lieu de réconciliation du peuple français. Et c’est dans cet esprit qu’y fut érigé, à partir de 1793, une fontaine appelée « fontaine de la Régénération », ou « Fontaine d’Isis », car, faisant référence à la déesse égyptienne du même nom.

Il s’agissait en effet d’une allégorie égyptianisante de la nature, sous la forme d’une statue en plâtre de la déesse Isis, flanquée de deux lions assis, et qui faisait jaillir l’eau… de ses seins.

Cette sculpture patriotique n’eut qu’une existence éphémère : du fait de sa fragilité (le plâtre et l’eau n’ont jamais fait bon ménage…), elle sera détruite peu après. Mais cette fontaine, alimentant Paris en eau potable, acheminée depuis le canal de l’Ourcq, avait vocation à rester.

Sous le premier empire, Napoléon imagine de la couvrir d’une gigantesque sculpture d’éléphant en bronze. L’éléphant devait mesurer 16 mètres de long et 15 mètres de haut (24 mètres de haut en tout, une fois posé sur le socle de la fontaine). La première pierre du socle fut posée le 2 décembre 1808, par le ministre de l’intérieur, pour célébrer le quatrième anniversaire du sacre de Napoléon 1er. Un escalier en vis devait permettre de remonter à l’intérieur de l’animal pour accéder à une plateforme d’observation aménagée en haut de sa tour. Jean-Antoine Alavoine reprit le travail de l’architecte Jacques Cellerier et planta le soubassement de la fontaine.

Stoppé par la chute de Napoléon, la statue de l’éléphant ne fut jamais exécutée en bronze, mais un modèle en plâtre de la même échelle, élevé en 1814 sur la place, près du chantier de la fontaine, constitua pendant une trentaine d’années un objet de curiosité pour les Parisiens, avant d’être détruit en 1846. Cette version en plâtre du monumental pachyderme passa à la postérité pour une raison littéraire : c’est un décor primordial des Misérables de Victor Hugo, l’emblématique petit Gavroche y ayant trouvé refuge, comme une mise en abyme absolue du fait que cet enfant des rues, n’habitant nulle part, habitait Paris lui-même, incarné dans cet éléphant… (Voir Bonus, en bas de cet article.)

L’éléphant de la place de Bastille, démoli en 1846.

En 1830, la Révolution de Juillet, qui fut la deuxième révolution française, se déroula sur trois journées, les 27, 28 et 29 juillet 1830, dites « Les Trois Glorieuses ». Et c’est pour honorer les morts tombés pendant ces trois jours que le nouveau roi des Français (et non plus « roi de France », la dénomination change la fonction), Louis-Philippe, ordonna l’érection d’un monument funéraire en l’honneur des victimes des trois journées. Où ça ? Place de la Bastille, bien sûr…

Inspirée par la colonne Trajane de Rome, elle fut dessinée par l’architecte Jean-Antoine Alavoine, le même qui devait réaliser le fameux éléphant. Les travaux ne commencèrent qu’en 1835, où l’on procéda à la fonte des pièces en bronze, et la colonne est terminée en 1840, de style corinthien. Son piédestal est orné de palmes, de couronnes d’immortelles, de rameaux de chêne, mais aussi des armes de la ville de Paris, du coq gaulois et enfin du lion, symbole astronomique du mois de juillet. Sur le fût, divisé en trois parties, sont gravées en lettres d’or les noms des victimes des Trois Glorieuses. Le chapiteau supporte une statue exécutée par Auguste Dumont : c’est le génie de la Liberté tenant un flambeau d’une main, des fers brisés dans l’autre, et déployant ses ailes.

Le Génie de la liberté, statue en bronze doré surmontant la colonne de Juillet.

Pour parvenir au sommet de la colonne (au pied du génie de la Liberté), il faut gravir deux cent quarante marches. L’ensemble du bronze employé représente une masse de près de 180 tonnes. Le monument fait exactement 50,33 mètres de hauteur. Mieux : le socle de la colonne est creux, et destiné à recevoir les corps des 504 révolutionnaires de 1830, qui y firent ainsi leur entrée en grande pompe, en 1846, sous les vivas de la foule et avec les honneurs d’une symphonie funèbre, composée et dirigée par le grand compositeur Hector Berlioz. La colonne est ainsi une immense pierre tombale… Érigée en l’honneur de Louis-Philippe et des martyrs de juillet 1830, on l’appela naturellement « colonne de juillet ». C’est toujours la colonne qui trône, encore aujourd’hui, place de la Bastille. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Inauguration de la colonne de juillet, en présence de Louis-Philippe, roi des Français.

Car l’histoire est facétieuse, et les révolutions portent leur mystère dans leur signification étymologique : elles tournent. En France, toute révolution aboutit à une autre révolution, et la suivante ne devait pas se faire attendre longtemps : à peine deux ans plus tard, la Révolution de 1848 chasse cette fois Louis-Philippe du pouvoir, en instaurant la deuxième République. Louis-Philippe en fuite, les Français s’emparent de son trône et se dépêchent de le faire brûler… ou ça, à votre avis ? Place de la Bastille, forcément…

Le trône de Louis-Philippe brûlé place de la Bastille le 25 février 1848 (musée Carnavalet)

Surtout, symboliquement, on ajouta dans le mausolée du socle les corps de 196 insurgés, victimes des émeutes qui renversèrent Louis-Philippe.

Ainsi, la colonne de Juillet est le seul monument de France célébrant à la fois l’avènement et la chute d’un même roi, comme l’explique joliment cette chronique « 80 secondes » de la radio France Inter :

Quelques années plus tard, une énième révolution, la Commune, fit encore vaciller la colonne (on raconte qu’on tenta de la dynamiter par son socle, en y arrivant… en barque ! et même qu’on tenta de la canonner depuis les faubourgs de Paris), mais elle tint bon.

La colonne de juillet, sur la place de la Bastille, aujourd’hui.

De l’autre côté de la place, dès 1855, s’est construit l’une des premières gares de chemin-de-fer de France : la gare de la Bastille.

La gare de la Bastille, dans les années 1900.

Cette gare sera peu à peu détrônée au cours du XXe siècle par la Gare de Lyon, située dans son prolongement, et ne sera plus exploitée à partir de 1969. En 1982, le président François Mitterrand décida d’y construire un grand et moderne Opéra, qui fait aujourd’hui face à la colonne de juillet :


Pour résumer : aujourd’hui encore, trône au centre de la place de la Bastille, sur un socle monumental destiné à recevoir un éléphant de bronze napoléonien, une colonne de 180 tonnes célébrant à la fois l’avénement et la chute de notre dernier roi, abritant les dépouilles de 700 victimes des Révolutions de 1830 et 1848. Mais pas seulement… Car, parmi ces corps, on trouve aussi… sept momies ! Oui, d’authentiques momies égyptienne, ramenées de la Campagne d’Égypte menée par Napoléon 1er, qui s’abîmaient dans les sous-sols du musée du Louvre. Elle avaient été enterrées dans les jardins de la bibliothèque nationale, au Louvre, au même endroit que les corps des insurgés de 1830, puis ont été transférées sous la colonne par erreur… La vengeance d’Isis, sans doute.


BONUS

Voici le passage des Misérables de Victor Hugo consacrant l’éléphant de la Bastille comme un décor (et même un personnage) :

Il y a vingt ans, on voyait encore dans l’angle sud-est de la place de la Bastille près de la gare du canal creusée dans l’ancien fossé de la prison-citadelle, un monument bizarre qui s’est effacé déjà de la mémoire des Parisiens, et qui méritait d’y laisser quelque trace, car c’était une pensée du « membre de l’Institut, général en chef de l’armée d’Égypte ». Nous disons monument, quoique ce ne fût qu’une maquette. Mais cette maquette elle-même, ébauche prodigieuse, cadavre grandiose d’une idée de Napoléon que deux ou trois coups de vent successifs avaient emportée et jetée à chaque fois plus loin de nous, était devenue historique, et avait pris je ne sais quoi de définitif qui contrastait avec son aspect provisoire.
C’était un éléphant de quarante pieds de haut, construit en charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait à une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque, maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet angle désert et découvert de la place, le large front du colosse, sa trompe, ses défenses, sa tour, sa croupe énorme, ses quatre pieds pareils à des colonnes faisaient, la nuit, sur le ciel étoilé, une silhouette surprenante et terrible. On ne savait ce que cela voulait dire. C’était une sorte de symbole de la force populaire. C’était sombre, énigmatique et immense. C’était on ne sait quel fantôme puissant visible et debout à côté du spectre invisible de la Bastille.

Peu d’étrangers visitaient cet édifice, aucun passant ne le regardait. Il tombait en ruine ; à chaque saison, des plâtras qui se détachaient de ses flancs lui faisaient des plaies hideuses. « Les édiles », comme on dit en patois élégant, l’avaient oublié depuis 1814. Il était là dans son coin, morne, malade, croulant, entouré d’une palissade pourrie souillée à chaque instant par des cochers ivres ; des crevasses lui lézardaient le ventre, une latte lui sortait de la queue, les hautes herbes lui poussaient entre les jambes ; et comme le niveau de la place s’élevait depuis trente ans tout autour par ce mouvement lent et continu qui exhausse insensiblement le sol des grandes villes, il était dans un creux et il semblait que la terre s’enfonçât sous lui. Il était immonde, méprisé, repoussant et superbe, laid aux yeux du bourgeois, mélancolique aux yeux du penseur. Il avait quelque chose d’une ordure qu’on va balayer et quelque chose d’une majesté qu’on va décapiter.

Comme nous l’avons dit, la nuit, l’aspect changeait. La nuit est le véritable milieu de tout ce qui est ombre. Dès que tombait le crépuscule, le vieil éléphant se transfigurait ; il prenait une figure tranquille et redoutable dans la formidable sérénité des ténèbres. Étant du passé, il était de la nuit ; et cette obscurité allait à sa grandeur.

Ce monument, rude, trapu, pesant, âpre, austère, presque difforme, mais à coup sûr majestueux et empreint d’une sorte de gravité magnifique et sauvage, a disparu pour laisser régner en paix l’espèce de poêle gigantesque, orné de son tuyau, qui a remplacé la sombre forteresse à neuf tours, à peu près comme la bourgeoisie remplace la féodalité.
[…]
Quoi qu’il en soit, pour revenir à la place de la Bastille, l’architecte de l’éléphant avec du plâtre était parvenu à faire du grand ; l’architecte du tuyau de poêle a réussi à faire du petit avec du bronze.
[…]

O utilité inattendue de l’inutile ! charité des grandes choses ! bonté des géants ! Ce monument démesuré qui avait contenu une pensée de l’Empereur était devenu la boîte d’un gamin. Le môme avait été accepté et abrité par le colosse. Les bourgeois endimanchés qui passaient devant l’éléphant de la Bastille disaient volontiers en le toisant d’un air de mépris avec leurs yeux à fleur de tête : – À quoi cela sert-il ?
Cela servait à sauver du froid, du givre, de la grêle, de la pluie, à garantir du vent d’hiver, à préserver du sommeil dans la boue qui donne la fièvre et du sommeil dans la neige qui donne la mort, un petit être sans père ni mère, sans pain, sans vêtements, sans asile. Cela servait à recueillir l’innocent que la société repoussait. Cela servait à diminuer la faute publique. C’était une tanière ouverte à celui auquel toutes les portes étaient fermées. Il semblait que le vieux mastodonte misérable, envahi par la vermine et par l’oubli, couvert de verrues, de moisissures et d’ulcères, chancelant, vermoulu, abandonné, condamné, espèce de mendiant colossal demandant en vain l’aumône d’un regard bienveillant au milieu du carrefour, avait eu pitié, lui, de cet autre mendiant, du pauvre pygmée qui s’en allait sans souliers aux pieds, sans plafond sur la tête, soufflant dans ses doigts, vêtu de chiffons, nourri de ce qu’on jette. Voilà à quoi servait l’éléphant de la Bastille.
Cette idée de Napoléon, dédaignée par les hommes, avait été reprise par Dieu. Ce qui n’eût été qu’illustre était devenu auguste. Il eût fallu à l’Empereur, pour réaliser ce qu’il méditait, le porphyre, l’airain, le fer, l’or, le marbre ; à Dieu le vieil assemblage de planches, de solives et de plâtras suffisait. L’Empereur avait eu un rêve de génie ; dans cet éléphant titanique, armé, prodigieux, dressant sa trompe, portant sa tour, et faisant jaillir de toute part autour de lui des eaux joyeuses et vivifiantes, il voulait incarner le peuple ; Dieu en avait fait une chose plus grande, il y logeait un enfant.

Extrait de Les Misérables, Victor Hugo, 1962

Bibliographie de cet article

https://www.franceinter.fr/emissions/les-80/les-80-de-nicolas-demorand-du-vendredi-29-octobre-2021

https://www.pariszigzag.fr/secret/histoire-insolite-paris/histoire-prison-bastille

https://www.sortiraparis.com/arts-culture/histoire-patrimoine/articles/172715-histoire-de-la-place-de-la-bastille

https://www.sortiraparis.com/arts-culture/balades/articles/248470-ou-voir-les-vestiges-de-la-prison-de-la-bastille-a-paris

https://fr.wikipedia.org/wiki/Colonne_de_Juillet

https://fr.anecdotrip.com/la-place-de-la-bastille-et-letonnante-histoire-des-momies-de-la-colonne-de-juillet-par-vinaigrette

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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