La picachanson n°49 : Les mains d’or

En cette année picassienne 2021-2022, nous vous proposons de continuer ensemble l'œuvre débutée l'année dernière : chaque dimanche (ou presque), nous découvrirons une chanson. Parce que les chansons sont le reflet de leur époque, elles transmettent et perpétuent des images de leur monde, et, par leur universalité, offrent un pont naturel avec le nôtre. Nous aborderons ainsi des chansons de tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… mais toujours en lien avec l'actualité. L'actualité du monde, l'actualité du collège, l'actualité de nos vies. Aussi, ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : pour sa deuxième saison, voici venir la picachanson !

Le premier mai, fête des travailleurs, nous oblige. S’il devait y avoir une picachanson en ce jour, ce devait être celle-ci. En 2001, sur son album Arrêt sur image, Bernard Lavilliers nous proposait la chanson Les mains d’or, décrivant, à la première personne du singulier, le désarroi d’un ouvrier de la métallurgie ayant perdu son emploi.

La pochette d’Arrêt sur image, l’album contenant Les mains d’or. La première chanson contient déjà le nom du métal le plus précieux : L’or des fous.

Les « mains d’or », ce sont celles des ouvriers, illuminées par les éclats du métal en fusion, travaillant l’acier devenu doré et éclatant comme le métal le plus précieux, du fait de sa chaleur. La métaphore est donc d’abord de couleur.

Dans les hauts fourneaux, c’est d’une technicité folle dont doivent faire preuve les ouvriers, et c’est un risque quotidien de travailler l’acier chauffé à 1 200 °C. Les conditions de travail sont particulièrement éprouvantes. On fait « les trois huit » (on alterne les périodes de travail de huit heures, en enchaînant les équipes après les autres, 24 heures sur 24), car les hauts fourneaux ne doivent jamais s’arrêter.

Mais les mains d’or, ce sont aussi celles qui manipulent et qui créent de la richesse, celles dont on ne peut se passer, celles dont on serait même inconscient de se priver. L’ouvrier veut « travailler encore », parce qu’il a conscience de participer de la richesse collective d’une société, avec un savoir-faire à valoriser, et à transmettre. La métaphore est donc bien sûr surtout celle de la valeur : celui qui a les mains d’or est une valeur. Lavilliers valorise donc le travail et les travailleurs, rappelant qu’ils sont la véritable richesse d’une société.

Apprenti à 16 ans à la manufacture d’armes de Saint-Etienne, Bernard Lavilliers connaît en effet le travail à l’usine. Il a vu monter peu à peu la menace du chômage. Engagé très jeune dans un syndicat ouvrier, il participait d’une conscience ouvrière qu’il ne cessera de porter ensuite dans ses chansons. Il le raconte lui-même : «  Déjà au milieu des années soixante, on sentait le vent tourner. J’ai commencé comme tourneur-fraiseur dans la même fabrique d’armes de guerre que mon père à Saint-Etienne. Le lieu abrite aujourd’hui la Cité du design. A l’époque, on était 7 000 ouvriers, puis 5 000, puis 4 000… Nous n’étions pas remplacés par de nouvelles machines qui auraient fait notre travail, non, c’était une baisse volontaire. Ce boulot occupait notre vie entière, alors on le soignait, même s’il ne nous plaisait pas trop. C’était dur, harassant : les températures étouffantes, la manutention pénible… Il y avait pourtant une poésie du geste. Rien de romantique, mais une précision, une attention obligatoire… On transformait l’acier ! »

Ce n’est pas la première fois que Bernard Lavilliers chante la grisaille des usines et la fierté d’un monde ouvrier menacé sur des mélodies et des rythmes enjoués. En 1975 déjà, la chanson Saint-Étienne décrivait la dureté des conditions de vie et de travail dans la grande ville du Forez (« On n’est pas d’un pays, mais on est d’une ville ou la rue artérielle limite le décor / Les cheminées d’usine hululent à la mort ») . En 1976, dans la chanson Fensch Vallée, il s’intéressait à ce territoire historique de la sidérurgie française du nord de la Lorraine dont les sites se terminent tous par « ange » (Hayange Algrange, Florange, Uckange…). Depuis, tous ces hauts fourneaux ont fermé…

Le rythme de Les Mains d’or, en effet, est suave et même sensuel, empruntant aux couleurs musicales virevoltantes du Cap-Vert. Lavilliers est un grand emprunteur des mélodies (et même des textes) issus de ses voyages aux quatre coins du monde. Surtout, il a très vite compris que, pour porter un message porteur, la musique doit venir en contraste du texte, sans forcément le redonder. Il l’expliquait lui-même à Ouest-France en 2014 : « J’utilise toujours des musiques solaires pour aborder des choses assez dures. Si je mets du hard rock sur Les mains d’or, cela passerait moins bien qu’avec mon tempo chaloupé ». Et nous ne pouvons nous empêcher de lier cette idée à cette phrase d’Alfred Hitchcock, le grand réalisateur de films anglais, qui expliquait à François Truffaut l’un de ses principes de mise en scène : « Je filme les scènes de meurtres comme des scènes d’amour, et les scènes d’amour comme des scènes de meurtres. »

Comme pour illustrer cet usage dichotomique de contraires absolus qui viennent s’éclairer mutuellement, les premiers mots de la chanson éclatent dans un oxymore ultime, profondément hugolien : « Un grand soleil noir tourne sur la vallée ». Le soleil noir… qui nous fait au chaud au cœur, même si sa lumière est sombre.

Bonne écoute, et à dimanche prochain.


Les mains d'Or

Un grand soleil noir tourne sur la vallée
Cheminée muettes - portails verrouillés
Wagons immobiles - tours abandonnées
Plus de flamme orange dans le ciel mouillé

On dirait - la nuit - de vieux châteaux forts
Bouffés par les ronces - le gel et la mort
Un grand vent glacial fait grincer les dents
Monstre de métal qui va dérivant

J'voudrais travailler encore - travailler encore
Forger l'acier rouge avec mes mains d'or
Travailler encore - travailler encore
Acier rouge et mains d'or

J'ai passé ma vie là - dans ce laminoir
Mes poumons - mon sang et mes colères noires
Horizons barrés là - les soleils très rares
Comme une tranchée rouge saignée rouge saignée sur l'espoir

On dirait - le soir - des navires de guerre
Battus par les vagues - rongés par la mer
Tombés sur le flan - giflés des marées
Vaincus par l'argent - les monstres d'acier

J'voudrais travailler encore - travailler encore
Forger l'acier rouge avec mes mains d'or
Travailler encore - travailler encore
Acier rouge et mains d'or

J'peux plus exister là
J'peux plus habiter là
Je sers plus à rien - moi
Y a plus rien à faire
Quand je fais plus rien - moi
Je coûte moins cher - moi
Que quand je travaillais - moi
D'après les experts

J'me tuais à produire
Pour gagner des clous
C'est moi qui délire
Ou qui devient fou
J'peux plus exister là
J'peux plus habiter là
Je sers plus à rien - moi
Y a plus rien à faire

Je voudrais travailler encore - travailler encore
Forger l'acier rouge avec mes mains d'or
Travailler encore - travailler encore
Acier rouge et mains d'or...

Parmi les sources de cet article, merci à l’histgeobox : https://lhistgeobox.blogspot.com/2019/11/les-mains-dor-de-bernard-lavilliers-une.html

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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