La picachanson n°45 : Russians

En cette année picassienne 2021-2022, nous vous proposons de continuer ensemble l'œuvre débutée l'année dernière : chaque dimanche (ou presque), nous découvrirons une chanson. Parce que les chansons sont le reflet de leur époque, elles transmettent et perpétuent des images de leur monde, et, par leur universalité, offrent un pont naturel avec le nôtre. Nous aborderons ainsi des chansons de tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… mais toujours en lien avec l'actualité. L'actualité du monde, l'actualité du collège, l'actualité de nos vies. Aussi, ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : pour sa deuxième saison, voici venir la picachanson !

De toutes les chansons du chanteur et musicien britannique Sting, il en est une qui tient particulièrement à cœur à l’auteur de cette rubrique. Lancinante, envoûtante, la chanson Russians est sortie en 1985, soit quatre ans avant la chute du mur de Berlin. L’URSS, certes, était en pleine glasnost et perestroika, mais les deux blocs du Pacte de Varsovie et de l’OTAN étaient toujours érigés, comme deux ennemis voués à s’opposer éternellement.

C’est dans ce contexte que Sting, chanteur pop à succès du groupe Police, glisse la chanson Russians dans son premier album solo, avec un style fort différent des autres chansons. Le rythme syncopé de la chanson, littéralement sidérant, donne l’impression d’être joué à l’envers, symbolisant les différences de culture entre un occident ouvert à l’excès vers la technologie et une Russie coincée dans une bulle temporelle, bloquée et hantée par le poids de son histoire et de ses traditions.

La chanson est structurée autour de couplets successifs, sans refrain : celui-ci est en effet strictement instrumental, et il reprend la mélodie d’un immense compositeur… russe, Sergueï Prokofiev. Il s’agit en effet du thème musical extrait de Lieutenant Kijé, une suite orchestrale composée par Prokofiev, en 1933. Tout le monde connaît Prokofiev, du moins ses mélodies. Il est le célèbre auteur du conte orchestral Pierre et le loup, où chaque personnage est représenté par un thème musical, joué par un instrument spécifique de l’orchestre.

L’introduction du morceau comprend un extrait du programme télévisé d’information soviétique Vremya, relatant une rencontre, entre 1984, entre Mikhaïl Gorbatchev (chef de la délégation sovitéique) et Margaret Thatcher, premier ministre de Grande Bretagne. En arrière-plan, on peut entendre des communications extraites de la mission Apollo-Soyouz, la première mission spatiale conjointe entre l’Union soviétique et les États-Unis, en 1975. Mais les premiers sons de la chanson sont le tic-tac d’un chronomètre, comme si le temps qui nous restait était compté…

Russians dénonce en effet les répercussions de la Guerre froide (1947-1991) et de la doctrine de la destruction mutuelle assurée entre les États-Unis et l’URSS (« There’s no such thing as a winnable war / It’s a lie we don’t believe anymore » : « Il n’existe pas de guerre que l’on peut gagner / C’est un mensonge auquel on ne croit plus »). Elle renvoie ainsi dos à dos les représentants des deux superpuissances :

• À l’adresse du pacte de Varsovie : « Mr. Khrushchev said « we will bury you » / I don’t subscribe to this point of view », qu’on peut traduire en « M. Khrouchtchev a dit « Nous vous enterrerons » / Je ne partage pas ce point de vue ».

• À l’adresse de l’OTAN : « Mr. Reagan says « we will protect you » / I don’t subscribe to this point of view », qu’on peut traduire en « M. Reagan dit « Nous vous protégerons » / Je ne partage pas ce point de vue ».

Phrase choc, résonnant au milieu du deuxième couplet, puis reprise en fin de chanson : « We share the same biology / Regardless of ideology » (« Nous partageons la même biologie / Indépendamment de l’idéologie). »

Point d’orgue de chaque couplet, précédent le lancinant gimmick musical de Prokofiev, cette phrase récurrente, marquée par la réverbération, pour lui donner tout son sens : « I hope the Russians love their children too » ( « J’espère que les russes aiment aussi leurs enfants »). Cet espoir est décrit par l’auteur comme la seule chance d’éviter une guerre nucléaire…

Le clip de la chanson a été réalisé par Jean-Baptiste Mondino, tourné en noir et blanc, il est d’une beauté formelle folle, tout en froideur, surimpressions, perspectives cassées par les mouvements des corps, regards caméra… Il puise son imagerie et sa mise en scène dans le cinéma expressionniste allemand des années 1920, comme le fameux Metropolis de Fritz Lang (1927) : gros plans sur des visages, sur des machineries, sur des villes monstrueuses.

Bonne écoute, et à dimanche prochain.


Russians

In Europe and America there's a growing feeling of hysteria
Conditioned to respond to all the threats
In the rhetorical speeches of the Soviets
Mister Krushchev said, "We will bury you"
I don't subscribe to this point of view
It'd be such an ignorant thing to do
If the Russians love their children too

How can I save my little boy from Oppenheimer's deadly toy?
There is no monopoly on common sense
On either side of the political fence
We share the same biology, regardless of ideology
Believe me when I say to you
I hope the Russians love their children too

There is no historical precedent
To put the words in the mouth of the president?
There's no such thing as a winnable war
It's a lie we don't believe anymore
Mister Reagan says, "We will protect you"
I don't subscribe to this point of view
Believe me when I say to you
I hope the Russians love their children too

We share the same biology, regardless of ideology
But what might save us, me and you
Is if the Russians love their children too

BONUS :

Il y a encore un mois, Russians était daté, vieilli, présentant une vision de l’histoire dépassée par la modernité de notre monde. Depuis deux semaines, nous avons été rattrapés par l’histoire. Sting ne chantait plus cette chanson depuis des lustres. Il l’a rechantée, le 7 mars, en postant la vidéo sur son compte instagram :

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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