La picachanson n°30 : Ta Katie t’a quitté

En cette année picassienne 2021-2022, nous vous proposons de continuer ensemble l'œuvre débutée l'année dernière : chaque dimanche (ou presque), nous découvrirons une chanson. Parce que les chansons sont le reflet de leur époque, elles transmettent et perpétuent des images de leur monde, et, par leur universalité, offrent un pont naturel avec le nôtre. Nous aborderons ainsi des chansons de tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… mais toujours en lien avec l'actualité. L'actualité du monde, l'actualité du collège, l'actualité de nos vies. Aussi, ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : pour sa deuxième saison, voici venir la picachanson !

Penchons-nous cette semaine sur une chanson que plusieurs classes de 6e du collège ont découvert récemment, avec leur professeur d’éducation musicale M. Fidelle : Ta Katie t’a quitté, de Boby Lapointe.

Boby Lapointe n’est pas n’importe quel chanteur du paysage musical français, d’ailleurs lui-même reconnaissait facilement qu’il n’était pas vraiment chanteur. C’était surtout un parolier génial, joueur de mots, funambule de la musicalité lexicale, qui a proposé ses chansons à de nombreux interprètes (par exemple, les Frères Jacques, cliquez ici pour les découvrir)… qui n’en ont jamais voulu, parce qu’elles étaient trop surréalistes… voire quasiment inchantables.

En vérité, Boby Lapointe a inventé un style très personnel, qu’il était le seul à pouvoir chanter… (Alors même, on ne va pas se mentir, qu’il ne savait pas chanter). Ainsi, avec son écriture syncopée, son élocution aléatoire, son phrasé improbable et sa dégaine impossible, il inventa un style inimitable, accentué par une immuable façon de secouer tout son corps, des épaules jusqu’aux pieds, en rythmant ainsi méthodiquement (voire frénétiquement) chaque temps de la chanson… Il expliqua plusieurs fois que, n’ayant aucun sens du rythme, c’était sa façon à lui de rester dans le tempo de la chanson, pour rester au diapason des musiciens…

Car Robert (Boby pour les intimes) Lapointe n’était pas musicien, mais… mathématicien. Diplômé et doué (c’est la seconde guerre mondiale qui a coupé court à ses études), il n’a pas du tout abandonné cette discipline en passant à la chanson, et a même, en plein milieu de sa carrière musicale, inventé un système pour calculer non plus en base 10 (notre bon veux système décimal), mais en base 16, ce qu’il appela le système « Bibi », contraction de « bibi-binaire ». Selon Lapointe, le binaire étant la base 2, le bibinaire serait la base 4 et le bibi-binaire, la base seize… Le système, parfaitement cohérent et fonctionnel, a eu les honneurs d’un ouvrage collectif de 1970, Les cerveaux non humains, introduction à l’informatique.

Si cet aspect scientifique vous intéresse, nous vous invirons à aller lire cet article passionnant du magazine Sciences & Avenir :
https://www.sciencesetavenir.fr/fondamental/mathematiques/boby-lapointe-chanteur-et-matheux-inventeur-de-la-numerotation-bibi_37872

Après avoir été convoqué au Service de Travail Obligatoire (le STO de sinistre mémoire) en 1943, puis s’être retrouvé en Autriche pour l’honorer, et avoir fait défaut en s’enfuyant à la première occasion (rappelant l’histoire d’un certain Georges Brassens, retournez voir du côté de la picachanson n°3 qui explique cet épisode de la vie du chanteur sétois (Boby Lapointe était de Pézenas, une autre ville historique du Sud la France)), il tenta de se lancer dans la chanson, mais avec bien de succès, en tout cas au début. Le succès viendra progressivement, bien aidé par des coups du destin, comme cette présence dans le film de François Truffaut, Tirez sur le pianiste (voir Bonus).

La chanson Ta Katie t’a quitté représente parfaitement l’univers foutraque et loufoque du chanteur : sur une improbable (et purement prétexte) histoire d’un garçon russe (Igor) s’étant fait quitter par une certaine Katia, il brode un enchaînement de vers à peu près imprononçables, jouant sur de multiples allitérations en [t] et en [k], sur des phrases allant parfois vers la contrepèterie (nous vous laissons les trouver). Le prénom Katie percute ainsi les mots « tactique », « t’as quitté », « quitter », « tic-tac » (rappelant le son de l’horloge, chaque seconde égrenée le séparant d’une possible réconciliation) et même, portant vers l’argot « T’es cocu, qu’attends-tu ? / Cuite-toi, t’es cocu / T’as qu’à, t’as qu’à t’cuiter », l’auteur suggérant à son personnage de reporter vers la bouteille l’espérance du retour de l’être aimée, moins par cruauté narrative que pour l’opportunité de placer une belle série de sons quasi-homonymiques : force de la paronomase, cette figure de style qui fait résonner entre eux des mots se ressemblant beaucoup, malgré l’absence totale de radical commun.

La chanson joue ainsi sur les mots, en enfilant les calembours plus rapidement qu’on ne peut les comprendre à la première écoute : dès la première phrase, on apprend qu’Igor est un « Russe blanc qui est noir » : l’antithèse blanc/noir ne fait ici nullement préférence à la couleur de peau : les russes « blancs » désignaient les Russes ayant fui la Russie au moment des révolutions bolchéviques (le « blanc » étant ainsi entendu par opposition au rouge de l’armée révolutionnaire), et le mot « noir » désigne ici quelqu’un de saoul, d’ivre. À la fin de la chanson, le mot « sonnerie » est pat ailleurs volontairement écrit avec un « ç » à la place du « s » initial, concluant sur la sonnerie du réveil qui rythmait toute la chanson (tic tac, tic tac), mais laissant lire un autre mot moins correct…

Boby Lapointe était l’ami de Georges Brassens (qui épongea ses dettes lorsqu’il fit faillite avec son cabaret, car les mathématiciens ne sont pas nécessairement bons gestionnaires…), de Raymond Devos, de Ricet Barrier, de Pierre Perret, d’Anne Sylvestre… Des manieurs de mots, des humoristes de la chanson, des amoureux de l’humour qui laissaient leur humeur au placard, pour le plaisir de parler et de chanter. Et d’écouter, sans doute.

Bonne écoute, et à dimanche prochain !

Ta Katie t'a quitté
Paroles et musique : Boby Lapointe

Ce soir au bar de la gare
Igor hagard est noir
Il n'arrête guère de boire
Car sa Katia, sa jolie Katia
Vient de le quitter
Sa Katie l'a quitté

Il a fait chou-blanc
Ce grand-duc avec ses trucs
Ses astuces, ses ruses de Russe blanc
Ma tactique était toc
Dit Igor qui s'endort
Ivre mort au comptoir du bar

Un Russe blanc qui est noir
Quel bizarre hasard ! Se marrent
Les fêtards paillards du bar
Car encore Igor y dort
Mais près d' son oreille
Merveille ! Un réveil vermeil
Lui prodigue des conseils
Pendant son sommeil

Tic-tac, tic-tac
Ta Katie t'a quitté
Tic-tac, tic-tac
Ta Katie t'a quitté
Tic-tac, tic-tac
T'es cocu, qu'attends-tu?
Cuite-toi, t'es cocu
T'as qu'à, t'as qu'à t'cuiter
Et quitter ton quartier
Ta Katie t'a quitté
Ta tactique était toc
Ta tactique était toc
Ta Katie t'a quitté
Ôte ta toque et troque
Ton tricot tout crotté
Et ta croûte au couteau
Qu'on t'a tant attaqué
Contre un tacot coté
Quatre écus tout comptés
Et quitte ton quartier
Ta Katie t'a quitté
Ta Katie t'a quitté
Ta Katie t'a quitté
Ta Katie t'a quitté

Tout à côté
Des catins décaties
Taquinaient un cocker coquin
Et d'étiques coquettes
Tout en tricotant
Caquetaient et discutaient et critiquaient
Un comte toqué
Qui comptait en tiquant
Tout un tas de tickets de quai
Quand tout à coup
Tic-tac-tic, et brrring !

Au matin quel réveil
Mâtin quel réveille-matin
S'écrie le Russe, blanc de peur
Pour une sonnerie
C'est une belle çonnerie !

BONUS :

En 1962, alors que sa carrière peinait à décoller, Boby Lapointe fut choisi par François Truffaut pour jouer l’un des personnages de son film Tirez sur le pianiste, véritable petit bijou noir de la Nouvelle Vague. Lapointe y joue un chanteur de bar, et y chantant ses propres chansons, comme, dans l’extrait ci-dessous, le fameux Avanie et Framboise. Celui qui l’accompagne au piano, par ailleurs personnage principal du film (et sur lequel il faudrait tirer, suivant le titre), n’est autre que l’immense chanteur Charles Aznavour. Nous avons isolé pour vous l’une des premières séquences du film, à la merveille de mise en scène :

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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