La picachanson n°9 : Quand t’es dans le désert

Chaque dimanche, en cette année picassienne 2020-2021, le collège Picasso vous fait découvrir une chanson. De tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… Aux confluences de tous les arts et de toutes les traditions, la chanson est sans doute un art mineur… ou plutôt c’est ce qu’elle aime bien nous faire croire, pour nous toucher plus facilement ! Ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos coeurs : voici venir la picachanson !

La neuvième picachanson est une réflexion sur la solitude. Sur nos certitudes. Sur la poésie du monde et sur le temps qui passe… mais aussi sur la marche du monde. Bienvenue en 1979, avec la chanson d’un certain Jean-Patrick Capdevielle : Quand t’es dans le désert.

D’abord un petit jeu : connaissez-vous le point commun entre Be bop a Lula de Gene Vincent, I am the walrus des Beatles, We will rock you de Queen, Pour un flirt de Michel Delpech, The man who sold the world de David Bowie, Into the groove de Madonna, Belle-Île en mer de Laurent Voulzy, Les Champs-Elysées de Joe Dassin, Mourir sur scène de Dalida ou, donc, Quand t’es le désert de Jean-Patrick Capdevielle ?

Pour répondre à cette question, rappelons à quoi ressemblait un disque, jusqu’à l’invention du CD (compact-disc) puis la dématérialisation (récente !!) de la musique. Jusqu’en 1986 (environ), les albums étaient gravés sur des disques vynil, de 30 centimètres de diamètre (précisément : 30,48 cm), et qui devaient être lus sur des tourne-disque, à la vitesse de 33 tours par minutes.

Il s’agissait donc de « 33 tours », qui ressemblaient à ça. Les morceaux de l’album étaient répartis sur les deux faces.

Les 33 tours avaient l’avantage d’être vendus dans des pochettes, prétextes à de merveilleux travaux de graphisme… (Mais c’est une autre histoire.)

Les « singles », qui étaient destinés à passer à la radio et qui pouvaient être achetés à l’unité (sans l’album) étaient, eux gravés sur des disques plus petits (17,78 cm de diamètre exactement), et devaient être lus à la vitesse de 45 tours par minute. Il s’agissait donc des « 45 tours ».

Mais les 45 tours, comme les 33 tours, disposaient évidemment de deux faces : la face A et la face B. Autant il était logique de répartir les morceaux d’un album sur les deux faces des 33 tours, autant il était acté que la deuxième face du 45 tours ne servait à peu près à rien… (Qui écoutait jamais la face B des 45 tours ??) On y gravait ainsi, souvent, et, disons-le, presque en remplissage, la version instrumentale du morceau de la face A (permettant d’enflammés karaokés improvisés dans les foyers, bien avant l’invention de cette tradition culturelle) ou encore une version alternative, avec des arrangements différents (jazzy, folk, polka… il y a des versions parfois croquignolesques qui dorment sur les faces B des 45 tours, il faut l’avouer). Ou alors on y glissait, l’air de rien, un autre morceau de l’album, auquel on croyait moins. Il faut bien remplir… Vous commencez à voir venir la solution à notre devinette.

Car, effectivement, tous les morceaux cités ci-dessus, qui ont été d’immenses succès pour leur interprète, sont… des faces B. Car oui, le public n’est pas facile à convaincre, et il est parfois d’humeur changeante. Rien n’est plus difficile que de savoir quelle chanson aura du succès, ou non. (On se rappelle ainsi que Billie Jean, la chanson la plus célèbre de Michael Jackson, n’a failli jamais être présente sur l’album Thriller : elle n’a été ajoutée aux douze autre morceaux qu’in extremis… Cela ne l’a pas empêché de se vendre in fine à plus de dix millions d’exemplaires…)

Et donc, en 1979, Quand t’es dans le désert paraît en face B de la chanson Tout au bout de la ville (chanson que tout le monde a oubliée, et que l’auteur de ces lignes n’a même pas cherché à écouter – merveilleuse grandeur du tube, terrible cruauté du bide). Jean-Patrick Capdevielle ne le sait pas encore, mais il vient de faire le tube de l’année, car les radios repèrent bien vite cette face B, et en inondent les antennes, délaissant la face A…

Dès les premiers vers, l’auteur s’y décrit comme amoureux de la solitude, mais y voyant tout le danger caché : « Moi je traîne dans le désert depuis plus de 28 jours / Et déjà quelques mirages me disent de faire demi-tour ». Comme le disait Georges Brassens dans la picachanson n°3, il ne fait pas bon mener son petit bonhomme de chemin dans une société hypernormée… Et Capdevielle de le préciser, toujours plus poétique, mais sans ambiguïté : « Les fantômes du syndicat des marchands de certitude / Se sont glissés jusqu’à ma dune, / reprochant mon attitude / C’est pas très populaire le goût d’la solitude »

Le reste de la chanson est évidemment désenchanté, et même un poil dépressif. Le chanteur cite Robinson (référence à Robinson Crusoë, personnage de Daniel Defoe échoué sur une île déserte, et y retrouvant une sociabilisation inattendue), mais son île à lui est inaccessible, car… il ne trouve plus la mer. Nous sommes dans les années 70, années de peur et d’incertitude. C’est encore la guerre froide et la troisième guerre mondiale menace (« Va falloir que j’lui parle du thermonucléaire »). Comme désespéré, l’auteur explique la manière dont il aborde le monde : « les yeux bandés ». Et il ajoute : « Depuis trop longtemps ». Quant à Saturne, évoqué dans cette même strophe, il s’agit… du dieu du temps, chez les romains. C’est donc la métaphore du temps qui passe et qui nous rattrape, et nous le trouvions, déjà, dans une chanson de Brassens, encore lui : « Il est morne, il est taciturne / Il préside aux choses du temps / Il porte un joli nom, Saturne / Mais c’est Dieu fort inquiétant / Il porte un joli nom, Saturne / Mais c’est Dieu fort inquiétant » (écouter ici). Mais Saturne, c’est aussi l’équivalent de Cronos chez les Grecs. Cronos, c’est toujours le Dieu du temps, mais, vous le savez, c’est aussi ce Dieu qui dévore ses propres enfants…

Cronos dévorant un de ses enfants.

Tableau de Francisco Goya, musée du Prado, Madrid

Aussi posons-nous la question ? Dans une démocratie, qui peuvent être ces Dieux qui dévoreraient leurs propres enfants ?? Qui Jean-Patrick Capdevielle cible-t-il quand il demande « Tu t’demandes à qui ça sert / Toutes les règles un peu truquées ». Écoutez en détail ! Non pas « à quoi ça sert », mais… « à qui »…

Dans cette manière de se positionner face au monde hostile comme un poète maudit, dans ce romantisme de celui qui erre dans le désert du monde sans y trouver sa voie, dans cette quête absolue du poète qui se fuit, en définitive, lui-même, beaucoup se sont reconnus. Et même jusqu’au plus haut niveau de l’état. Car la critique implicite était beaucoup plus personnalisée qu’il n’y paraît… La chanson se termine sur l’espoir que les « politiciens » finissent « tous un jour au fond d’un asile ». Du coup, on revient au début de la chanson, et on se rappelle cette double charge initiale, avec cette double description bien peu flatteuse : « Tous les rapaces du pouvoir menés par un gros clown sinistre / Plongent vers moi sur la musique d’un piètre accordéoniste. ».

Mais qui pouvaient donc être ces deux personnages blêmes ? Un clown sinistre et un piètre accordéoniste ? Un indice, peut-être… En 1979, le Premier ministre est Raymond Barre.

Quant au Président de la République, il s’agit de Valéry Giscard d’Estaing (mort cette semaine, paix à son âme). Premier président à poser sur les photos officielles en costume de ville (et non en habit, comme ses prédécesseurs), et qui se voulait « proche des Français ». La preuve : il jouait de l’accordéon. Fort mal, il est vrai…

Le succès de cette chanson de Jean-Patrick Capdevielle, a posteriori, est peut-être représentative de l’esprit de la France en 1979. Il est à mettre en parallèle avec les élections présidentielles qui, deux ans plus tard, changèrent le paysage politique de la France. Ou alors… c’est juste une chanson. Bonne écoute, et à dimanche prochain.



Moi je traîne dans le désert depuis plus de 28 jours
Et déjà quelques mirages me disent de faire demi-tour
La fée des neiges me suit tapant sur son tambour
Les fantômes du syndicat des marchands de certitude
Se sont glissés jusqu'à ma dune, reprochant mon attitude
C'est pas très populaire le goût d'la solitude

Quand t'es dans le désert
Depuis trop longtemps
Tu t'demandes à qui ça sert
Toutes les règles un peu truquées
Du jeu qu'on veut t'faire jouer
Les yeux bandés

Tous les rapaces du pouvoir menés par un gros clown sinistre
Plongent vers moi sur la musique d'un piètre accordéoniste
J'crois pas qu'ils viennent me parler des joies d'la vie d'artiste
De l'autre côté, voilà Caïn toujours aussi lunatique
Son œil est rempli de sable et sa bouche pleine de verdicts
Il trône dans un cimetière de vieilles pelles mécaniques

Quand t'es dans le désert
Depuis trop longtemps
Tu t'demandes à qui ça sert
Toutes les règles un peu truquées
Du jeu qu'on veut t'faire jouer

Les yeux bandés
Les gens disent que les poètes finissent tous trafiquants d'armes
On est 50 millions d'poètes, c'est ça qui doit faire notre charme
Sur une lune de Saturne mon perroquet sonne l'alarme
C'est drôle mais tout le monde s'en fout
Vendredi tombant d'nulle part, y a Robinson solitaire
Qui m'a dit "j'trouve plus mon île, vous n'auriez pas vu la mer?"
Va falloir que j'lui parle du thermonucléaire

Quand t'es dans le désert
Depuis trop longtemps
Tu t'demandes à qui ça sert
Toutes les règles un peu truquées
Du jeu qu'on veut t'faire jouer
Les yeux bandés

Quand t'es dans le désert
Depuis trop longtemps
Tu t'demandes à qui ça sert
Les yeux bandés

Hier un homme est venu vers moi d'une démarche un peu traînante
Il m'a dit "t'as tenu combien d'jours? J'ai répondu bientôt 30
Je me souviens qu'il espérait tenir jusqu'à 40
Quand j'ai demandé son message, il m'a dit d'un air tranquille
Les politiciens finiront tous un jour au fond d'un asile
J'ai compris que j'pourrais bientôt regagner la ville

Quand t'es dans le désert
Depuis trop longtemps
Tu t'demandes à qui ça sert
Toutes les règles un peu truquées
Du jeu qu'on veut t'faire jouer
Les yeux bandés

Quand t'es dans le désert
Depuis trop longtemps
Tu t'demandes à qui ça sert
Les yeux bandés
Quand t'es dans le désert
Depuis trop longtemps
Les yeux bandés

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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