La picachanson n°76 : La guerre de 14-18

Pour la troisième année, sur le site du collège Picasso, chaque dimanche (ou presque), nous découvrirons une chanson. Parce que les chansons sont le reflet de leur époque, elles transmettent et perpétuent des images de leur monde, et, par leur universalité, offrent un pont naturel avec le nôtre. Nous aborderons ainsi des chansons de tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… mais toujours en lien avec l'actualité. L'actualité du monde, l'actualité du collège, l'actualité de nos vies. Alors ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : pour sa troisième saison, voici venir la picachanson !

La soixante-seizième picachanson tombe à pic, car deux classes du collège (les 306 depuis vendredi dernier et les 301 à partir de demain) sont en train de l’étudier en classe, dans le cadre d’une séquence mêlant trois grands thèmes du programme de 3e : « Les grands événements historiques du XXe siècle », « La satire » et « La poésie ». Or, il s’agit précisément d’une chanson qui aborde la question des guerres (celles du vingtième siècle, mais aussi les précédentes, de la guerre de Troie aux guerre napoléoniennes, et même… celles du futur) sous l’angle de l’ironie, son chanteur passant son temps à se demander, avec une gouaille savamment forcée, laquelle de toutes ces guerres… il préfère. Le tout évidemment en pesant soigneusement les arguments : laquelle a été la plus féroce, la plus cruelle… Mais rassurez-vous, on reste à l’École des Fans : « Chacune a quelque chose pour plaire », « Chacune a son petit mérite »…

Bien évidemment, l’interrogation est purement rhétorique, et fortement satirique. Car son auteur n’est autre que Georges Brassens, et la chanson est ainsi une sorte d’immense antiphrase : chaque nouvelle « qualité » d’une guerre en fait forcément, au contraire, ressortir l’horreur, et, très rapidement, nous comprenons que nous avons là la chanson d’un libertaire antimilitariste, prêt à toutes les ironies pour se moquer de ses moutons noirs… D’ailleurs, comme nous le racontions déjà dans la troisième picachanson, Brassens, mobilisé pendant la Seconde Guerre Mondiale, en a simplement déserté, ne retournant pas au front à l’issue de sa première permission…

On aurait pourtant tort de croire que cette chanson n’est qu’une satire globale et après tout bien peu caustique sur la vanité des guerres. Après tout, c’est facile de se moquer du passé et du futur, sans mettre les pieds dans les tranchées. D’ailleurs, Brassens a été largement critiqué, à la sortie du morceau, et il a tenu à mettre les choses au point, interviewé par Jean-Pierre Elkabbach, en 1978 (cliquez ici pour regarder ce court extrait). Bien entendu, il ne s’en prenait pas au soldat, à la piétaille, à ceux qui allaient mourir au combat. Mais aux décideurs, aux dirigeants qui, pour le gain d’un territoire, envoient des milliers d’hommes au casse-pipe et décident froidement de leur vie ou de leur mort.

Comme le disait l’autre grand sétois de la littérature française, Paul Valéry : « La guerre, c’est le massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent et ne se massacrent pas. » (Élèves, notez le chiasme !)

Car La guerre de 14-18 est bien plus qu’une chanson satirique, c’est une chanson militante. Et pour le comprendre, il faut se pencher sur la date à laquelle elle est sortie. Lorsque Brassens la chante sur tous les plateaux de télévision, nous sommes en 1962. Quelque chose se déroule sur le sol français, dans les départements d’Algérie, depuis plus de huit ans, quelque chose qui porte de nombreux noms, mais jamais celui de « guerre » : on parlait de troubles, d’opérations de police, de pacification, de sécurisation des campagnes, de lutte contre le terrorisme et lorsque tout cela a été terminée, on a longtemps utilisé l’innommable euphémisme « les événements d’Algérie ». Aujourd’hui, l’histoire a tranché, et il est acquis que c’est bien une guerre, la guerre d’Algérie, qui se déroulait alors. Une guerre ignoble, sale, où la torture et les exécutions sommaires ont été perpétrés par l’État français. Une guerre de décolonisation, niée par son pays colonisateur. Et c’est dans l’avant-dernier couplet que Brassens nous lance sur cette piste-ci, qui est donc la vraie justification de la chanson : il nous parle ainsi des « Guerres saintes, guerres sournoises / Qui n’osent pas dire leur nom » et la référence à la guerre d’Algérie devenait forcément évidente… par les guerres saintes, il désignait sans doute aussi les Croisades ou les autres guerres de l’histoire ayant choisi pour prétexte de défendre une religion, en cachant toujours des motivations bien plus intéressées… Aujourd’hui, cette phrase a forcément d’autres résonances pour nous : rappelons qu’une guerre a lieu en ce moment-même sur le territoire ukrainien, mais que le gouvernement russe l’ayant décidé a formellement interdit à ses citoyens de la désigner comme une « guerre » : c’est officiellement une « opération militaire spéciale » (oui les élèves, c’est à la fois une périphrase et un euphémisme). Quiconque prononce le mot « guerre » en Russie à propos de cette opération… risque 10 ans de prison !

La chanson de Georges Brassens, La guerre de 14-18, est donc plus que jamais d’actualité. Bonne écoute, bon dimanche et à la semaine prochaine pour une nouvelle picachanson !

La guerre de 14-18
Georges Brassens

Depuis que l'homme écrit l'Histoire,
Depuis qu'il bataille à cœur joie
Entre mille et une guerr's notoires,
Si j'étais t'nu de faire un choix,
A l'encontre du vieil Homère,
Je déclarerais tout de suit' :
"Moi, mon colon, cell' que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !"

Est-ce à dire que je méprise
Les nobles guerres de jadis,
Que je m' souci’ comm' d'un' cerise
De celle de soixante-dix ?
Au contrair', je la révère
Et lui donne un satisfecit,
Mais, mon colon, cell' que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !

Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs epé’s dans l'eau,
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux...
Leurs faits d'armes sont légendaires,
Au garde-à-vous, j'les félicit',
Mais, mon colon, cell' que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !

Bien sûr, celle de l'an quarante
Ne m'a pas tout à fait déçu,
Elle fut longue et massacrante
Et je ne crache pas dessus,
Mais à mon sens, ell' ne vaut guère,
Guèr' plus qu'un premier accessit,

Moi, mon colon, cell' que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !
Mon but n'est pas de chercher noise
Aux guerrillas, non, fichtre ! non,
Guerres saintes, guerres sournoises
Qui n'osent pas dire leur nom,
Chacune a quelque chos' pour plaire,
Chacune a son petit mérit',

Mais, mon colon, cell' que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !
Du fond de son sac à malices,
Mars va sans doute, à l'occasion,
En sortir une - un vrai délice ! -
Qui me fera grosse impression...
En attendant, je persévère
A dir' que ma guerr' favorit'
Cell', mon colon, que j'voudrais faire,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !

BONUS

Pour ceux qui apprécient Georges Brassens, notez que c’est la troisième picachanson qui s’intéresse au natif de Sète. Vous pouvez ainsi vous reporter à la Picachanson n°3, consacrée à La mauvaise réputation, ou à la Picachanson n°29, consacrée à La non-demande en mariage.

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

Vous aimerez aussi...

Thank you for your upload