La picachanson n°75 : Twin Peaks

Pour la troisième année, sur le site du collège Picasso, chaque dimanche (ou presque), nous découvrirons une chanson. Parce que les chansons sont le reflet de leur époque, elles transmettent et perpétuent des images de leur monde, et, par leur universalité, offrent un pont naturel avec le nôtre. Nous aborderons ainsi des chansons de tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… mais toujours en lien avec l'actualité. L'actualité du monde, l'actualité du collège, l'actualité de nos vies. Alors ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : pour sa troisième saison, voici venir la picachanson !

Parmi les musiques qui hantent et peuplent nos vies, celles des films ne sont pas les moins vivantes. Les compositeurs de musiques de films ont cet immense privilège de composer pour des images, et de travailler dans une contrainte délicieusement créative consistant à donner vie, donner corps, donner sens, donner du sentiment à des images filmées, dont ils ne maîtrisent pourtant aucun des autres paramètres. C’est un pouvoir immense, car la musique est l’un des éléments qui donnent leur couleur aux films, qui les teintent d’émotions, et le compositeur a ainsi un pouvoir infini sur le film.

Certains réalisateurs de cinéma – les control freak, ceux qui veulent tout contrôler, tout maîtriser – craignent d’ailleurs immensément ce pouvoir, et se refusent à lui. C’est ainsi que Stanley Kubrick puisait délibérément dans les œuvres de la musique classique, quitte à les utiliser dans des registres tout à fait inattendus (repensons à ces incroyables scènes de 2001, l’Odyssée de l’espace ou d’Orange mécanique où des thèmes classiques ont changé de visage dans notre audithèque collective) : au moins n’avait-il pas à négocier avec Wagner ou Strauss pour la réécriture ou le réarrangement de leurs mélodies… Dans les réalisateurs actuels, Quentin Tarantino se refuse également à travailler avec des compositeurs pour concevoir des musiques originales de ses films (sauf, récemment, l’immense Ennio Morricone pour son films Les huit salopards, cliquez ici pour lire pourquoi), et c’est toujours la même histoire : Tarantino veut avoir le contrôle sur la totalité de son film, or tout le monde n’est pas compositeur… (De plus, Tarantino explique partir des chansons pour écrire ses films, ce qui est particulièrement prégnant dans des films comme Kill Bill (les deux volumes) ou Pulp Fiction, dont la bande-annonce emplie de chansons de toutes époques prend une saveur inégalable, chaque scène restant irrémédiablement associée à chaque chanson – et réciproquement : plus personne ne peut entendre Pump It des Black eyed peas sans penser à la scène d’ouverture du film… cliquez ici pour la revoir.).

À l’inverse, certains réalisateurs ont accepté cette délégation de pouvoirs, surtout une fois qu’ils ont trouvé leur alter ego musical… Et c’est ainsi que l’on peut dénombrer quasiment à l’infini les duos « réalisateurs-compositeurs » devenus indissociables : Alfred Hitchcock-Bernard Herrmann, Federico Fellini-Nino Rota, Sergio Leone-Ennio Morricone, Steven Spielberg-John Williams, Tim Burton-Danny Elfman… (La liste peut êtrre trèèèès longue.)

Parmi ces couples, l’un des plus marquants de ces trente dernière années aura été celui formé par David Lynch et Angelo Badalamenti. C’est en 1986, pour la préparation de son film Blue Velvet, que David Lynch cherchait un répétiteur vocal pour Isabelle Rossellini, pour laquelle il avait prévu un rôle de chanteuse (très) décalée. Le courant passe tout de suite avec Lynch, qui lui parle de ce qu’il a prévu comme musique pour son film. David Lynch fait partie des réalisateurs control freak dont nous vous parlions précédemment, et de plus il a des idées très précises sur l’ambiance musicale qu’il veut obtenir. Ainsi, il cherche désespérément une musique d’une « beauté éthérée », en ayant dans les tympans la Symphonie n°15, de Chostakovitch. Badalementi se met un piano et compose immédiatement un thème qui met Lynch par terre. Non seulement Badalementi a compris ce qu’il veut, mais il peut l’adapter et le modifier suivant ses propres envies, comme une extension de lui-même. L’osmose (la symbiose, pourrions-nous dire, et nous invitons tous les élèves à demander à leur professeur de SVT ce que cela signifie) était née, qui débouchera sur une double carrière commune, réalisateur et compositeur travaillant de front pour quelques-uns des plus beaux films de notre cinéma : Sailor et Lula, Mulholland Drive, Lost Highway

Point d’orgue de cette collaboration, le film (et la série en trois saisons) Twin Peaks, sur lesquels David Lynch aura travaillé sut un total de vingt-six années, sont célèbres pour deux de ses thèmes musicaux, son thème principal et le thème dit « de Laura Palmer », du nom de l’héroïne principale, décédée au début du pilote de la série, et dont notre personnage principal, l’agent spécial du FBI Dale Cooper, interprété par Kyle MacLachlan, cherche à élucider la mort.

Or, Angelo Badalementi nous a quittés, le 11 décembre dernier. Aussi c’est une double picachanson basée sur Twin Peaks que nous vous offrons pour finir cette année 2022 avec une sorte de grâce. Voici d’abord le thème principal de Twin Peaks, sur le générique de la série, et puis le thème de Laura Palmer, donc, dont vous pourrez découvrir, en bonus de cet article, comment il a été composé par Angelo Badalementi, sous la houlette de David Lynch.

Bonnes picachansons, bonne deuxième semaine de vacances et à dimanche prochain !

Le générique de la série Twin Peaks, par Angelo Badalamenti.
Le thème de Laura Palmer par Angelo Badalamenti.

BONUS

Comme promis, voici une explication par Angelo Badalamenti de la manière dont il a écrit le thème de Laura Palmer, dans Twin Peaks, en travaillant avec David Lynch. Un moment exceptionnel…

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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