La picachanson N°74 : Freed from Desire

Pour la troisième année, sur le site du collège Picasso, chaque dimanche (ou presque), nous découvrirons une chanson. Parce que les chansons sont le reflet de leur époque, elles transmettent et perpétuent des images de leur monde, et, par leur universalité, offrent un pont naturel avec le nôtre. Nous aborderons ainsi des chansons de tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… mais toujours en lien avec l'actualité. L'actualité du monde, l'actualité du collège, l'actualité de nos vies. Alors ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : pour sa troisième saison, voici venir la picachanson !

C’est le principe même d’une chanson : son succès n’est jamais sûr, souvent inattendu et parfois aléatoire. Comment savoir qu’une chanson va marcher ? Qu’elle va devenir un « tube », suivant le terme fameux inventé par Boris Vian ? L’auteur de l’Écume des Jours, lui-même parolier d’au moins 500 chansons, avait ainsi décrypté à la fois les mécanismes du succès d’une chanson, et l’impossible prévisibilité de la survenance de celui-ci, du moins de la part de son éditeur; le public, lui ne s’y trompant pas… Boris Vian expliquait ainsi, dans qu’il avait appelé le « troisième théorème de Vian » : « Du fait qu’il dispose de deux organes récepteurs que l’on nomme les oreilles, l’éditeur s’estime qualifié pour juger le travail d’un organe producteur, le cerveau. Il devra d’abord démontrer qu’il possède un cerveau. »

Et c’est ainsi que l’histoire musicale est remplie de chansons suproduites et surmaketées, mais n’ayant jamais fonctionné, et de chansons devenues des tubes internationaux, sans que personne ne sache pourquoi, et sans que leurs auteurs aient jamais réussi à reproduire le succès… (Nous vous laisserons trouver, parmi les mille exemples, celui qui vous parlera.)

Mais il arrive également que des chansons anciennes aient une deuxième vie, une sorte de retour en grâce, du fait d’une nouvelle exposition. Cela peut arriver lorsque la chanson a été utilisée…

• dans un film (par exemple la chanson Cherry Bomb des Runaways, datant de 1976 et utilisée dans le film Gardiens de la Galaxie)

• dans une série (pensons à Running up that hill de Kate Bush grâce à Stranger Things, cliquez ici pour relire la pichachanson n°55 qui lui était consacrée, ou bien sûr à l’éternel Bella Ciao, remis sur toutes les lèvres par la série espagnole La casa de Papel, à lire ici dans la picachanson n°66.)

• dans une publicité (un exemple parmi d’autre : « These Boots Are Made For Walkin » de Nancy Sinatra, remises en avant grâce à des publicités pour la marque de parfums Guerlain).

• dans des événements sportifs. Qui connaîtrait aujourd’hui Who said I would de Phil Collins, si ce n’était la chanson d’entrée des joueurs du PSG au Stade de France (clic) ? Il en de même pour le fameux Jump de Van Halen, que les générations actuelles ne connaissent certainement que parce qu’ils sont suivi des matchs de l’OM (clic)…

… et c’est bien ce dernier cas qui nous intéresse aujourd’hui, avec cette particularité d’une chanson qui redevient un tube, non pas du fait d’un savant calcul de la part de programmateurs ou de dirigeants de club mais simplement parce que des joueurs utilisent cette chanson comme une rengaine pour se motiver, que cette rengaine est filmé et multidiffusée, et que, le succès aidant, cela devient un hymne de joie et de motivation pour les supporters, la foule, quasiment une nation.

C’est ainsi qu’en 1998, l’épopée de l’équipe de France à la coupe du monde de football, organisée en France, avait remis sur le devant des haut-parleurs, de manière tout à fait inattendue pour son interprète, la chanson I will survive de Gloria Gaynor, datant de 1978. Illustration parfait du paradigme initial de notre article du jour, cette chanson, à sa première sortie, n’était que la face B de son 45 tours (car oui les disques 45 tours avaient deux faces, et présentaient donc deux chansons), montrant que ses producteurs n’avaient en rien perçu son potentiel de réussite. C’étaient alors les programmateurs radio qui avaient inversé l’importance des deux chansons, et Il will Survive avait été un tube, le temps d’un été. Bien sûr, on l’entendait encore de temps en temps à la radio… Mais son temps était passé. Jusqu’à ce que l’équipe de France se mette à chantonner son refrain comme une rengaine, dans les vestiaires, à la fin de ses victoires. C’est la fameux Na, na, na, na, na… qui rentra dans toutes les têtes, toutes les oreilles, et devint cet hymne entêtant (et souvent détesté !) qui devint indissociable de la victoire des Bleus et permit à sa chanteuse un incroyable « come-back », revendant à nouveau des millions de disques sans même avoir fait de nouvelle promotion… (Cliquez ici pour revivre ce moment, issu du reportage « Les yeux dans les bleus »). La petite histoire a retenu que c’est le défenseur latéral remplaçant Vincent Candéla qui avait mis cette chanson pour la première fois dans le vestiaire des bleus, et qu’évidemment il n’avait rien prévu de ce qui allait suivre…

Cette année, bis repetita, et cette fois c’est le milieu de terrain Aurélien Tchouaméni qui a pris l’initiative du morceau : c’est la chanson Freed from Desire de la chanteuse italienne Gala qui a été choisie, pour son rythme entraînant et, sans doute, la proximité des syllabes avec le précédent hymne : le « na na na na na » laissant la place à un alléchant « Na-na-na-na-na, na-na-na, na-na-na », laissant augurer d’une chanson facilement appropriable et totalement creuse.

Aussi, avions-nous décidé de ne pas en faire notre picachanson.

Sauf que… sauf que cette chanson a une histoire, une vraie. Procédons à un petit retour en arrière. Car son interprète italienne Gala Rizzatto, qui a non seulement écrivit les paroles mais également produisit elle-même le morceau (ce qui était rare dans le monde de l’Eurodance des années 1990) l’a écrit comme une chanson militante. Née dans une famille d’intellectuels bohèmes du Nord de l’Italie, « dont le père s’est forgé idéologiquement en côtoyant les révolutions étudiantes des années 1960 », elle déménagea aux Etats-Unis au début des années 90 pour étudier l’art et la photographie, goûtant peu à la rigidité d’un système éducatif rétrograde. Mais également d’un système patriarcal très vieille Europe qui la ramenait toujours à son statut de femme en l’objectifiant. Dans une interview pour Brain Magazine en 2013, Gala se rappelle ainsi ses années d’études à Milan, notamment lorsqu’elle était l’assistante d’un photographe de renom, qui la harcelait de blagues sexistes. Gala est alors devenue une militante féministe et des droits LGBTQ, luttant contre les discriminations subies par les personnes à propos de leur identité de genre ou sexuelle.

Ainsi, « Freed From Desire », serait une ode anti-patriarcale à peine déguisée, un morceau d’émancipation des genres et des normes sociales qui s’ignore, ou tout du moins qu’on ignore quand on l’écoute. Pour autant, ce ne sont ni ses paroles, ni son contexte de création qui forment son ossature fédératrice, mais plutôt son refrain. Lequel est, justement, dépourvu de paroles : c’est le Na-na-na-na-na, na-na-na, na-na-na qu’on retient dans les cortèges et que les manifestants et les étudiants reprennent en chœur, pas le « My Love has strong beliefs, he’s got his strong beliefs » du début – même si ces paroles sont également réinvesties et réappropriées par les manifestants. Et la chanson est effectivement devenue un hymne de motivation et de ralliement, depuis les manifestations lycéennes et des fonctionnaires de 2018 (voir par exemple ce court-métrage sur l’occupation de l’université de Tolbiac en 2018, où le titre est déjà largement utilisé.) À tel point que la chanson fut alors associée à un hymne anti-gouvernement… (Pour ces deux paragraphes, nous avons largement copié-collé un article du magazine Vice, en lire intégralement en cliquant ici.)

Suivant cet autre article du magazine Trax, sorti en mars 2020, Freed from Desire serait carrément un hymne libertaire, aux paroles résolument anticapitalistes. Le refrain est ainsi constitué de ceux deux vers : « Want more and more, people just want more and more / Freedom and love, what he’s looking for », à traduire en « Vouloir plus et toujours plus, les gens en veulent toujours plus / La liberté et l’amour, voilà ce que nous cherchons vraiment ».

Interviewée par Trax, Gala répondait d’ailleurs ceci :

« Freed From Desire » m’a été inspirée par une prière bouddhiste. J’ai écrit la chanson à New York, en observant les disparités entre les riches et les pauvres, entre les puissants et les gens ordinaires, entre les célébrés et les abandonnés. Je connaissais des gens qui se déplaçaient en hélicoptère, d’autres en métro, et des SDF qui dormaient dans des foyers. New York est l’endroit où j’ai passé le plus de temps. Cette ville est incroyablement inspirante et généreuse, mais aussi sans cœur et sans pitié. À l’image de la vie. On peut vivre dans cette ville en ne traînant qu’avec un seul groupe de gens. C’est le cas de certains de mes amis. Mais à mon sens, ils n’ont pas expérimenté New York. J’ai toujours aimé me mélanger à tout le monde. Ça me donne l’impression de n’appartenir qu’à moi-même. Ça peut paraître triste, mais pour moi, ça semble juste. Comme Maya Angelou, une de mes poétesses préférées, le dit : « Vous n’êtes libre qu’après avoir réalisé que vous n’appartenez nulle part, que vous êtes à votre place partout. Le prix est élevé. La récompense est superbe. »

Bonne écoute, bon match, bonne picachanson, et à dimanche prochain.


Freed from Desire
Gala

My love has got no money, he's got his strong beliefs
My love has got no power, he's got his strong beliefs
My love has got no fame, he's got his strong beliefs
My love has got no money, he's got his strong beliefs

Want more and more, people just want more and more
Freedom and love, what he's looking for
Want more and more, people just want more and more
Freedom and love, what he's looking for

Freed from desire, mind and senses purified
Freed from desire, mind and senses purified
Freed from desire, mind and senses purified
Freed from desire

Na-na-na-na-na, na-na, na-na-na, na-na-na
Na-na-na-na-na, na-na, na-na-na, na-na-na
Na-na-na-na-na, na-na, na-na-na, na-na-na
Na-na-na-na-na, na-na, na-na-na, na-na-na

My love has got no money, he's got his strong beliefs
My love has got no power, he's got his strong beliefs
My love has got no fame, he's got his strong beliefs
My love has got no money, he's got his strong beliefs

Want more and more, people just want more and more
Freedom and love, what he's looking for
Want more and more, people just want more and more
Freedom and love, what he's looking for

Freed from desire, mind and senses purified
Freed from desire, mind and senses purified
Freed from desire, mind and senses purified
Freed from desire

Na-na-na-na-na, na-na, na-na-na, na-na-na
Na-na-na-na-na, na-na, na-na-na, na-na-na
Na-na-na-na-na, na-na, na-na-na, na-na-na
Na-na-na-na-na, na-na, na-na-na, na-na-na

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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