La picachanson n°73 : Dans la peau

Pour la troisième année, sur le site du collège Picasso, chaque dimanche (ou presque), nous découvrirons une chanson. Parce que les chansons sont le reflet de leur époque, elles transmettent et perpétuent des images de leur monde, et, par leur universalité, offrent un pont naturel avec le nôtre. Nous aborderons ainsi des chansons de tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… mais toujours en lien avec l'actualité. L'actualité du monde, l'actualité du collège, l'actualité de nos vies. Alors ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : pour sa troisième saison, voici venir la picachanson !

La soixante-treizième picachanson reste au fond du cœur. Quand la voix veloutée de Camélia Jordana rencontre un texte écrit par elle et pour elle, le résultat est stupéfiant de justesse, bouleversant d’originalité et de sincérité.

La vérité, c’est qu’il n’y a que Camélia Jordana qui puisse chanter Dans la peau… Simplement parce que cette chanson ne fonctionne, n’existe… ne peut exister, ne peut fonctionner qu’avec sa diction, sa voix, son grain, sa folie, sa douceur, sa douceur, sa personnalité. Car quand on y regarde de près… qu’est-ce que c’est ces paroles ? Jetons un œil aux deux premiers vers : < J’t’ai dans les yeux au petit jour / Je fais des tours et des aveux >. Il s’agit d’octosyllabes (des vers comptant donc 8 syllabes), mais ils ne riment pas ensemble (quiconque se rendra compte que non, « jour » et « aveux » ne riment pas). Ces deux vers ne rimeront jamais avec rien dans la chanson, ne cherchez pas. (Et oui, les vers suivants rimeront bien entre eux.)

Pourtant, à l’écoute effective de la chanson, aucun manque, aucune frustration… Une seule explication à cela : la grâce de la chanteuse, qui veloute les mots en jouant volontairement sur leur longueur, pour complètement nous perdre, dès les première secondes de chant, et nous empêcher de comprendre de quelle réelle longueur seront les vers de la chanson. Car oui, ces deux vers contiennent bien des rimes, et elles sont intérieures, à dénicher entre la fin des hémistiches et la fin, des vers. Pour être plus clair, chacun des deux octosyllabes est divisé en deux parts égales, soit deux parties de 4 syllabes (ce qu’on appelle donc des hémistiches). Et la fin du premier hémistiche (« yeux ») vient rimer délicatement avec la fin du deuxième vers (« aveux »), libérant l’espace intermédiaire pour la fin du premier vers (« jour ») rimant délicieusement avec la fin du deuxième hémistiche (« tours »). Cette structure (à schématiser en ABBA) est ce qu’on appelle un chiasme, et c’est la figure de l’évidence, celle qui transforme les mots en leur offrant la puissance quadruplée des trois sons associés (surtout le dernier, mais, par ricochet réstrospectif, également tous les autres).

Car oui, l’étude stylistique de la versification de ces deux vers inauguraux n’est que la partie émergée de l’iceberg émotionnel : ce que nous dit l’autrice, par ce chiasme vaudouisé par sa voix merveilleuse, c’est bien le récit de la fin d’une nuit d’amour, ce moment où l’on a tout donné à l’autre et où le temps n’a plus de prise sur rien. Elle s’adresse directement à la personne avec laquelle elle vient de passer la nuit (« au petit jour »), dans une apostrophe intime où l’amour transparait dans chaque mot, chaque souffle. Elle l’a « dans les yeux » et même « dans la peau » (titre de la chanson), et, tout au bout de cette nuit, dans ce temps suspendu, elle multiplie les « tours » et les « aveux » : deux mots totalement contradictoires, si on y réfléchit un petit peu… De quels tours parle-t-elle ? Des tours de magie ? Des mauvais tours ? Des tours de carte (à la manière d’une cartomancienne, qui ferait semblant de lire l’avenir en se plongeant dans la psyché de son partenaire) ? Quoi qu’il en soit, le mot « tours » évoque l’idée d’une certaine manipulation, d’une volonté de ne pas être totalement soi, de piéger l’autre… Comme si elle n’était pas suffisamment sûre d’elle pour garder l’amour de cette personne sur ses simples atouts naturels. Mais le mot « aveux », lui, dit l’exact inverse. Des aveux, par définition, sont sincères. Et avouer qu’on joue des tours empêche définitivement le tour de fonctionner…

Si la suite de la chanson reste majoritairement en octosyllabes, certains vers plus courts exploitent la capacité de la chanteuse à faire durer des mots, comme si la langue française n’avait plus de prise face à sa diction diabolique (ou angélique ?), et notamment le premier vers du refrain, qui donnent leur nom à la chanson : « Je t’ai dans la peau. », six mots pour cinq syllabes, restant en l’air comme un parfum d’été – mais si, vous savez, ce parfum douceâtre en entêtant de la terre mouillée après la nuit d’un doux orage.

Mais le refrain est précédé d’un incroyable pré-refrain (nous inventons le terme pour l’occasion), quatre vers de soie (toujours des octosyllabes) qui tirent le fil de la première idée, celle des « tours » : « Avec des battements de cils / Je joue des tours à tes humeurs / Jusqu’à ce que tu perdes les fils / À en oublier le nom des fleurs ». C’est cela, Camélia Jordana : une façon désarmante de nous prévenir qu’elle nous leurre, en nous ensorcelant, jusqu’à oublier tous les fondamentaux. Oups, on est déjà le matin ?

Le refrain se finit justement sur la métaphore des heures qui « se prélassent » – du temps qui dure et d’étend infiniment et indéfiniment, comme à en devenir vivant.

Le deuxième couplet (à 1 minute 15 dans la vidéo ci-dessous) est une véritable cavalcade : les vers (qui n’ont plus de longueur fixe, et ne semblent plus dictés que par le souffle de la chanteuse) s’enchaînent, le rythme s’accélère, Camélia prenant confiance en elle, confiance en son amour, confiance en la personne en qui elle parle. L’amour est un tourbillon qui nous entraîne, nous libère, nous transcende… N’est-ce pas du génie absolu que de d’écrire « Je raconte la lune / Je te raconte la lune » (et c’est bien ce qui pronom personnel TE qui change tout, sur lequel elle appuie en répétant le même phrase : elle ne raconte pas simplement la lune, elle LUI raconte la lune, et en plus elle le lui dit à lui – mise en abyme absolu des dialogues des amants). Et nous doutons qu’il existe plus plus magnifique impudeur que d’oser ces deux vers : « Je m’étends sur la brume ou sur tes baisers / Mais moi je sais raconter tes baisers. » Le premier vers cache un émouvant zeugma derrière une métaphore volontairement imprécise, pour mieux mettre sur orbite cette incroyable confidence : elle, Camélia Jordana, elle, saurait « raconter les baisers » de son amant.e. Elle saurait mieux dire l’amour que les autres.

…et c’est vrai, non ?

Bonne écoute, bonne picachanson, et à dimanche prochain.


Dans la peau
Camélia Jordana
(paroles de Camélia Jordana • musique de Blair Mackichan)

J't'ai dans les yeux au petit jour
Je fais des tours et des aveux
Je t'ai en tête comme les idées
Souvent muettes chantent l'été

Avec des battements de cils,
Je joue des tours à tes humeurs
Jusqu'à ce que tu perdes les fils,
À en oublier le nom des fleurs

Je t'ai dans la peau
Au petit matin alors que les rêves passent
Ton regard berce mes chagrins
Pendant que les heures se prélassent

Je t'ai dans la peau
Au petit matin alors que les rêves passent
Ton regard berce mes chagrins
Pendant que les heures se prélassent

(Hoho, hoho…)

Je parle des crépuscules, des passants, des pavés
Je raconte la lune, je te raconte la lune
Je m'étends sur la brume ou sur tes baisers
Mais moi je sais raconter tes baisers

Je décris des dizaines d'humeurs quotidiennes
Je te chante encore mes joies mes peines
Je détaille toujours des histoires tout bas
Mais comme j'aime penser à toi

Avec des battements de cils,
Je joue des tours à tes humeurs
Jusqu'à ce que tu perdes les fils,
À oublier le nom des fleurs

Je t'ai dans la peau
Au petit matin alors que les rêves passent
Ton regard berce mes chagrins
Pendant que les heures se prélassent

Je t'ai dans la peau
Au petit matin alors que les rêves passent
Ton regard berce mes chagrins
Pendant que les heures se prélassent

(Hoho, hoho)

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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