La picachanson n°72 : Un homme heureux

Pour la troisième année, sur le site du collège Picasso, chaque dimanche (ou presque), nous découvrirons une chanson. Parce que les chansons sont le reflet de leur époque, elles transmettent et perpétuent des images de leur monde, et, par leur universalité, offrent un pont naturel avec le nôtre. Nous aborderons ainsi des chansons de tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… mais toujours en lien avec l'actualité. L'actualité du monde, l'actualité du collège, l'actualité de nos vies. Alors ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : pour sa troisième saison, voici venir la picachanson !

La soixante-douzième picachanson concerne directement le programme de français de 4e et de 3e – et parlera à tout le monde. Avec la chanson Un homme heureux, en 1991, William Sheller créait un moment de grâce, qui lui a même échappé (un peu). Et c’est une chanson avec une belle histoire.

Car William Sheller était alors un chanteur pop aux déjà nombreux succès, depuis 1975. (L’auteur de cette rubrique a une tendresse particulière pour Le carnet à spirales.) Pianiste virtuose, à la solide formation classique, il s’entourait toujours sur scène de nombreux musiciens, comme pour se cacher. On parlait même d’un artiste « pop symphonique », certains de ses titres exploitant joyeusement la richesse des orchestres, en version symphonique ou musique de chambre (utilisant les instruments à corde : violon, violoncelle, contrebasse)…

En 1991, donc, il avait prévu l’enregistrement d’un album en public, compilant certains de ses plus grands succès. L’idée était de cumuler les avantages d’un véritable studio d’enregistrement et la chaleur d’écoute d’un public, grâce à la particularité du Studio Davout, à Paris : conçu dans un ancien cinéma, il est assez grand pour recevoir un orchestre symphonique, et un public conséquent.

Catastrophe : bloqués dans un bus au gré d’un voyage tumultueux, les musiciens ne peuvent arriver à temps. Le public est déjà installé, ils sont deux cents personnes. William Sheller, lui, est bien là, les ingénieurs du son aussi, mais pas les musiciens. Alors il a l’inspiration, et c’est une idée de génie. Puisqu’il est seul, il jouera seul. Ce sera un tête-à-tête avec le public, lui simplement jouant à son piano. Et ce fut un moment de grâce. Les chansons, écrites pour orchestre, précédemment arrangées pour être accompagnées par moult claviers, guitares, batterie et autres cuivres, trouvent une puissance inédite simplement chantées par leur auteur, accompagné de son piano. La chansonnette devient chanson. La chanson redevient un art. Les paroles prennent une dimension incroyable. Les mélodies trouvent une authenticité inespérée. William Sheller venait de renaître.

L’album s’appellera, forcément… Sheller en solitaire.

L’album Sheller en solitaire, réputé « invendable », s’est finalement vendu à sa sortie (1992) à plus de 300 000 exemplaires, et fut couronné « meilleur album de l’année » aux Victoires de la musique.

À l’issue de de tour de chant miraculeux, où William Sheller tremblant d’émotion, redécouvre lui-même, en direct, ses propres chansons, il décide de finir sur une chanson supplémentaire, inédite, qui ne figurait encore sur aucun album. Et c’est cette chanson, Un homme heureux, qui sera son plus grand succès, celui qui reste encore dans toutes les oreilles. C’est, vous l’aurez compris, la picachanson du jour.

Cette chanson, magnifique, est à la fois une chanson existentielle et une chanson d’amour. L’auteur y procède à une apostrophe à une personne dont on comprend qu’il la connaît depuis peu : « j’te connais à peine », lui dit-il dans le refrain, avant de se lancer dans une maladroite mais touchante déclaration d’amour, et de lui demander d’être sincère, si jamais elle se refuse à lui (« si ça ne vaut pas la peine / Que j’y revienne / Il faut me l’dire au fond des yeux »).

La chanson, surtout, est basée sur une incroyable anaphore, commençant chacun des quatre refrains. « Pourquoi les gens qui s’aiment / Sont-ils toujours un peu les mêmes ? », chantée sur un ton candide, comme si l’auteur découvrait ce que c’est que l’amour réciproque, sous-entendant ne l’avoir jamais vécue lui-même… (Élèves de 4e, c’est là que vous tombez en plein dans votre programme.) Et au fond de nous, on peut se poser la question : les gens qui s’aiment sont-ils vraiment toujours les mêmes ? Ont-il quelque chose à part, qui les sépare, qui les rend à la fois imperméables au monde et perméables à la vie ?

Au troisième couplet, retour de l’anaphore, on est habitué, mais on est surpris quand même… Car le dernier mot est différent. « Pourquoi les gens qui s’aiment / Sont-ils toujours un peu rebelles ? » Rebelles… L’amour rend-il vraiment rebelle ? Est-on soudainement capable de transgresser les règles, lorsqu’on est amoureux ? (Élèves de 4e, vous venez de gagner un an, car vous êtes désormais en plein dans le programme de 3e.)

Quatrième couplet, retour de l’anaphore, on se doute que ça va encore changé, mais pas facile de prévoir la rime…

« Pourquoi les gens qui s’aiment / Sont-ils toujours un peu cruels ? » L’auteur de cette rubrique laissera chacun méditer sur cette question.

Il y a quelques jours, la chanteuse Juliette Armanet a chanté Un homme heureux dans un studio de la radio France inter, dans une version qui nous a bouleversé. C’est cette version que nous vous proposons aujourd’hui. Bonne écoute, bonne picachanson, et à dimanche prochain.

Un homme heureux
William Sheller

Pourquoi les gens qui s'aiment
Sont-ils toujours un peu les mêmes ?
Ils ont quand ils s'en viennent
Le même regard d'un seul désir pour deux
Ce sont des gens heureux

Pourquoi les gens qui s'aiment
Sont-ils toujours un peu les mêmes ?
Quand ils ont leurs problèmes
Ben y a rien dire, y a rien à faire pour eux
Ce sont des gens qui s'aiment

Et moi j'te connais à peine
Mais ce serait une veine
Qu'on s'en aille un peu comme eux
On pourrait se faire sans que ça gène
De la place pour deux

Mais si ça ne vaut pas la peine
Que j'y revienne
Il faut me l' dire au fond des yeux
Quelque soit le temps que ça prenne
Quelque soit l'enjeu
Je veux être un homme heureux

Pourquoi les gens qui s'aiment
Sont-ils toujours un peu rebelles ?
Ils ont un monde à eux
Que rien oblige à ressembler à ceux
Qu'on nous donne en modèle

Pourquoi les gens qui s'aiment
Sont-ils toujours un peu cruels ?
Quand ils vous parlent d'eux
Y a quelque chose qui vous éloigne un peu
Ce sont des choses humaines

Et moi j'te connais à peine
Mais ce serait une veine
Qu'on s'en aille un peu comme eux
On pourrait se faire sans que ça gène
De la place pour deux

Mais si ça ne vaut pas la peine
Que j'y revienne
Il faut me l' dire au fond des yeux
Quelque soit le temps que ça prenne
Quelque soit l'enjeu
Je veux être un homme heureux

Je veux être un homme heureux
Je veux être un homme heureux

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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