La picachanson n°67 : Le rubato de Chopin (ou comment le Romantisme a inventé l’autobiographie)

Toutes les classes de 3e du collège étudient en ce début d’année, en cours de français, à partir d’œuvres différentes, le thème de l’autobiographie. Ce n’est pas un thème anodin, car parler de soi, ce n’est pas exactement comme parler de quelle chose d’autre. Pour parler de soi, on emprunte nécessairement sa propre voix, à laquelle se greffent tous les sentiments du monde. La timidité, l’orgueil, la fierté mais aussi la pudeur…

C’est ainsi le cas des œuvres littéraires, et c’est le Romantisme qui porta ce mouvement à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle : en prônant le culte du moi, en osant exprimer de la sensibilité, les auteurs romantique affirmaient leur opposition à l’idéal classique. Auparavant, il était de bon ton de se camoufler derrière les sujets que l’on traitait. Les Romantiques osèrent user de toute leur sensibilité pour glisser à l’inverse beaucoup d’eux-mêmes dans leurs œuvres, jusqu’à s’y mettre en scène explicitement, et même y raconter leur vie. Fabuleux Chateaubriand transformant l’histoire de France en histoire de son existence (ou l’inverse…) dans les Mémoires d’outre-tombes… Inoubliable Victor Hugo déclinant ses joies et ses (immenses) peines dans les poèmes des Contemplations. (Ad libitum.)

Mais le Romantisme se déclina dans tous les autres arts, et notamment en musique. Pour exprimer cette sensibilité, les compositeurs avaient besoin de trouver leur propre rythme, et de faire varier celui-ci. Jusqu’alors la musique classique respectait en effet strictement un tempo régulier : les œuvres de Bach, Haydn ou Mozart suivaient une cadence bien réglée, que tous les élèves des conservatoires de musique savent devoir respecter grâce au métronome (cliquez ici pour accéder à un métronome en ligne, gratuit). Notons que c’est aussi la base, par exemple, du rock ou du disco : le tempo y est respecté du début à la fin du morceau… (Bien sûr, il y a des exceptions.)

À l’inverse, les compositeurs romantiques, au premier rang desquels le compositeur français Frédéric Chopin, inventèrent le rubato.

Le rubato (venant d’un mot italien signifiant « dérobé », mais qu’on peut plus simplement comprendre en utilisant la métaphore du ruban, qui se déroule et oscille en faisant des vagues) est une manière d’accélérer et de ralentir sans cesse la mélodie jouée, en variant son tempo. Il s’agit ainsi de mettre en valeur certaines phrases musicales, par des changements de vitesse, pour créer une distorsion dans la perception des émotions, et de créer un lien entre l’artiste (le compositeur et l’interprète formant alors la même personne) et l’auditeur.

Pour percevoir l’idée de rubato dans sa dimension créatrice, nous vous proposons cet extrait de la remarquable série d’émissions La leçon de musique de Jean-François Zygel (et retrouvons-nous en dessous) :

Notons, dans cet extrait vidéo, ce saisissant exemple d’extraits de Bach, Beethoven ou Mozart joué avec le rubato (voir entre 1’03’ et 1’52’ de la vidéo) : comme le dit Jean-François Zygel, « cela ne marche pas ». À l’inverse, un extrait d’étude de Chopin joué sans rubato, comme si c’était du Bach (à partir de 4’04’)… n’a plus aucun sens.

Le rubato permet en effet de jouer sur le flux, comme le flux des sentiments. Il se serait agi pour les Romantiques, suivant Zygel, de transposer la sincérité de leur démarche et d’y associer l’auditeur (ou le lecteur, donc), avec l’idée que les émotions sont universelles : il cite ainsi Victor Hugo (et nous nous permettons de corriger et compléter la citation) : « Ah ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé qui croit que je ne suis pas toi ! » (Ce passage est extrait de la préface des Contemplations, voyez comme tout cela est cohérent…)

Si « Je est un autre », selon Arthur Rimbaud, alors Je est même chacun, à en croire les Romantiques…

Dans les musiques contemporaines, le jazz applique un constant art du rubato, tout en gardant paradoxalement une impeccable cadence (délicat art du percussionniste d’accélérer et ralentir subtilement le battement des balais sur la caisse claire au rythme du soliste). Bien sûr, le rap a cultivé ces acquis (en croyant souvent les inventer) : le rappeur appuie sans cesse sur les syllabes, variant constamment le phrasé de son texte pour créer un effet de scansion (ce qu’on résume par cet anglicisme que tout le monde connaît : le flow). Plus récemment, le slam a creusé ce sillon, en offrant des textes tellement plus personnels qu’ils semblaient inadapatés à l’ajout d’une mélodie, et dont la forme libre obligeait à varier le rythme et la vitesse, au sein même d’une même phrase. Dans le slam, les notes sont remplacées par le rythme des mots et de la syntaxe, douce confluence des deux arts préférés de l’auteur de cette rubrique, la chanson et la littérature…

Et c’est ainsi que les classes 301 et 306 étudient, en ce début d’année, la chanson France Culture, d’Arnaud Fleurent-Didier (à écouter en cliquant ici, pour une analyse survolée, ou simplement ci-dessous). Ni pop, ni slam, cette chanson n’est même pas vraiment chantée par son interprète, qui se contente de la parler… mais en suivant un art très personnel du rubato, aussi proche que possible de l’esprit des Romantiques. Puisque je vais te parler de moi, n’empruntons pas de faux masques pour le faire. Adieu rimes, vers, refrain, mélodie… Et si on parlait vrai ? Mais peut-être pour mieux se cacher, après tout…

Bonne écoute, et à dimanche prochain.

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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