La picachanson n°65 : Tailler la route

Pour la troisième année, sur le site du collège Picasso, chaque dimanche (ou presque), nous découvrirons une chanson. Parce que les chansons sont le reflet de leur époque, elles transmettent et perpétuent des images de leur monde, et, par leur universalité, offrent un pont naturel avec le nôtre. Nous aborderons ainsi des chansons de tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… mais toujours en lien avec l'actualité. L'actualité du monde, l'actualité du collège, l'actualité de nos vies. Alors ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : pour sa troisième saison, voici venir la picachanson !

La soixante-cinquième picachanson s’intéresse non pas à un chanteur… mais à trois. Car le slammeur Grand Corps Malade s’est récemment associé avec deux autres chanteurs en vogue de ces dernières années : Ben Mazué et Gaël Faye, pour un album entier intitulé « Éphémère » (ce trio n’ayant pas vocation à durer, si l’on en croit le message implicite porté par le titre).

La couverture de l’album « Éphémère. »

Ce qui est éphémère ne dure qu’un jour, suivant la définition des dictionnaires, ou en tout cas (par métonymie), ne dure qu’un temps raccourci. En voici la définition du fameux Trésor de la Langue Française, via l’application en ligne CNRTL :

Belle idée, éminemment poétique et littéraire que cette notion d’éphémère. Le temps qui passe, par définition, ne dure pas, et nous file entre les doigts. Comment saisir l’instant présent, et donc profiter de la vie ? C’est bien ainsi le concept de bonheur qui est interrogé par ce mot, et comment ne pas penser, à cette évocation, à cette formule issue du roman dystopique d’Aldous Huxley, Le meilleur des mondes :

« Que ce serait amusant, si l’on n’était pas obligé de songer au bonheur… »

Aldous Huxley, Le meilleur des Mondes

L’une des solutions, pour notre trio d’auteurs-compositeurs-interprètes, pour trouver le bonheur, est d’aller le chercher sur les chemins, par delà les terres et les mers, chacun à sa manière. Et voilà bien notre picachanson, cette chanson nommée Tailler la route, construite en trois parties, comme trois visions différentes de l’envie d’ailleurs.

Chacun des trois couplets est chanté par l’un membres du trio, et attardons-nous un instant sur celui qui chante en deuxième, car plusieurs classes de 3e du collège sont précisément en train de lire l’un de ses romans. Gaël Faye est en effet également romancier, et son Petit Pays est une œuvre magnifique, qui rentre parfaitement dans le thème de 3e « L’autobiographie » (même si ce n’est que partiellement une autobiographie, et c’est précisément ce que les classes de 301 et de 306 étudieront en détail dans les prochaines semaines). Vous pouvez aussi découvrir la chanson du même nom et du même auteur, en cliquant ici pour vous projeter sans délai dans la cinquième picachanson.

Mais revenons donc (à nos moutons, comme disait maître Pathelin) à notre pichachanson du jour, et à son thème du voyage. L’idée du poète qui ressent le besoin de se déplacer, de marcher pour découvrir du monde et s’adonner à son art n’est pas nouvelle… On pensera bien sûr à Jean-Jacques Rousseau, et à ses rêveries du promeneur solitaire… Et, forcément, l’image du poème Ma Bohème, d’Arthur Rimbaud, nous vient tous à l’esprit… « Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ; / Mon paletot aussi devenait idéal ; / J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ; / Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées ! »

Le manuscrit du célèbrissime poème d’Arthur Rimbaud, Ma bohème.

Mais le mot de la fin, offrons-le à Michel de Montaigne, philosophe du XVIe siècle, qui, bordelais, avait beaucoup voyagé au courant de sa vie, en Allemagne, en Suisse, en Italie, et avait surtout vécu à une époque de grands voyages et de grandes découvertes… Il moquait alors ceux qui ne voyagent « que pour s’enivrer de cette sotte humeurs, de ces farouches, des formes contraires aux leurs. » Et il en avait finalement tiré cette merveilleuse pensée :

« Le voyage à l’étranger est une invitation à devenir soi-même un étranger pour les autres. En toute rigueur c’est vrai quand je vais en Italie, eh bien, c’est bien moi qui devient un étranger pour les Italiens, tandis que les Italiens qui m’entourent sont bien chez eux. Le voyage est donc une double rencontre, celle d’autres que moi et celle de moi-même, comme un autre aux yeux des autres. Et ce qui compte, c’est qu’à la fin, tout le monde se retrouve sur une ligne d’égalité. Tout le monde se découvre pour les autres comme une autre manière d’interpréter la partition de l’humanité et non pas comme une manière inférieure dégradée, barbare de vivre l’humanité.

Michel de Montaigne, Les Essais

Excellente chanson, et à dimanche prochain.


Tailler la route
Grand corps malade, Ben Mazué et Gaël Faye

Entre deux gros concerts, entre deux courants d'air
Entre ceux qui disent oui qui disent non, j'ai fait l'inventaire
Si rester c'est l'enfer, si partir c'est dans l'air
Est-ce que je dois secouer 40 années de ma vie de sédentaire ?

Et pourquoi je quitterais la vue que j'ai depuis ma terrasse ?
Elle est très bien ma vue, il est très bien mon quartier
Et pourquoi je quitterais mes potes et mon voisin d'en face ?
C'est ici qu'j'suis moi-même et serein et entier.

Et pourtant ça me tente, et pourtant ça me chante
Et pourtant ça rentre pas dans mon schéma et c'est ça qui se tente
Et pourtant je le sens, je le crains, je le fuis et je le veux
Tailler un peu la route avant d'être vieux

Comprendre les couleurs et les douceurs des lointaines chaleurs
Apprendre les lumières lunaires des cités étrangères
Voir avec bonheur comment les enfants dansent ailleurs
Me fabriquer d'autres repères pour quand je ferme les paupières

Tailler la route
Tailler la route
On va, on va, on va
Tailler la route
On va, on va, on va

Ils ne savent pas que je mords, que ma vie sent le souffre
Je passe en météore comme on passera tous
J'suis fais de pierre granit mais d'un cœur grenadine
Quand t'effriteras ton shit moi je taillerai ma mine
Ouais je taillerai la route, ici j'ai plus d'attache
J'irai m'planquer dans la soute si pour moi y'a plus la place
Qu'ils aillent gratter leurs croûtes cette bande de fils de lâches
Obsédés par leur souche moi j'suis amoureux du large

J'veux faire des milliers de miles, me languir de mille romans
M'arrimer au rythme lent, l'ire en moi la calmer de milliers de mots
Admirer le monde, la lune, l'onde de la mer au loin
La lumière de l'aube sur l'eau en naviguant d'îles en îlots
Éviter les vagues et livrer combat à l'hydre du Mal
J'ai vidé les larmes, de longue date j'habite le large
S'attifer de l'or des jours qui passent pour raviver l'âme
Marcher le feu dans la lanterne jusqu'à Lalilbela

On va, on va, on va
Tailler la route
On va, on va, on va
Tailler la route
On va, on va, on va
Tailler la route
On va, on va, on va

J'aime être seul partir à la pêche
Même si je pêche pas, partir à la fraîche
Moi j'ai la parole sèche
Quand mon apparence triche
Je fais pas très bien semblant
Quand mon apparence flanche

Je prends pas souvent sur moi
Je prends trop souvent sur ceux qui m'entourent et qui m'aiment
Et pour qu'ils se ressourcent eux de mes tristes rengaines
Régulièrement je me retire
Je pars ou je peux dire
Rien si je veux
Régulièrement je me retire

Désolé mais sans rire
Je te dirai jamais "viens si tu veux"
Ça veut dire que je t'aime mais que je me connais
Passée la quarantaine je vais pas beaucoup changer
Je vais quitter là mes chaînes, là mes chaînes, là mes chaînes
Et quand je reviendrai l'âme saine, l'âme saine, l'âme saine
C'est que j'aurais voyagé

Tailler la route
Tailler la route
On va, on va, on va
Tailler la route
On va, on va, on va
Tailler la route
On va, on va, on va
On va, on va, on va
Tailler la route
On va, on va, on va
Tailler la route
On va, on va, on va

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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