La picachanson n°6 : Un autre monde

Chaque dimanche, en cette année picassienne 2020-2021, le collège Picasso vous fait découvrir une chanson. De tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… Aux confluences de tous les arts et de toutes les traditions, la chanson est sans doute un art mineur… ou plutôt c’est ce qu’elle aime bien nous faire croire, pour nous toucher plus facilement ! Ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos coeurs : voici venir la picachanson !

En ce dimanche confiné, nous rêvons tous d’un autre monde. Le groupe Téléphone y avait pensé avant nous, dès 1984. Tout a contribué à faire un succès de cette chanson : la voix éraillée de Jean-Louis Aubert, la ligne de basse de Corinne Marienneau, le riff de guitare de Louis Bertignac… Mais surtout ce premier double coup de caisse claire, claquant dans le vide comme un incipit in media res, qui lance le morceau, au bout de 28 secondes… C’est l’œuvre de son batteur Richard Kolinka, à qui il est légitime de rendre hommage, car on aurait évidemment tort de réduire une chanson à son texte, à sa mélodie et à son interprète.

La caisse claire, c’est l’un des éléments incontournables de la batterie (avec la grosse caisse, les toms, le charleston et les cymbales), et bien sûr la batterie est l’un des instruments emblématiques du rock. (L’histoire retiendra que le son spécifique de ce morceau de batterie aurait été obtenu par mixage, en superposant le son d’une première caisse claire avec celui d’une deuxième, dont la peau était totalement détendue.)
Le groupe Téléphone est justement le groupe qui a réconcilié la France avec le rock, marchant dans les pas des Rolling Stones, quand l’Hexagone oscillait alors entre chanson et pop. Tout le monde croyait alors que le rock était anglais… et Téléphone est arrivé (confirmant ou démentant ainsi le précepte, suivant le point de vue de chacun).

Le chanteur et parolier principal de Téléphone, Jean-Louis Aubert, chante les paroles de cette chanson avec toute la franchise dont il est capable… au bord de la naïveté. Elles évoquent :
• Une jeunesse confuse, mais envieuse de trouver sa voie (et même sa voix, pour Jean-Louis).
• Une envie de rébellion, une remise en cause du monde (« Je voulais tout foutre en l’air », mais observez cet imparfait, qui semble dire que cet espoir n’a déjà plus cours au moment où le chanteur prononce ces paroles).
• Le refus d’un monde marqué par son matérialisme (« une terre moins terre à terre », remarquez le jeu de mots enfantin, mais touchant, finalement assez convaincant).

Avec le refrain « Je rêvais d’une autre terre », c’est le principe d’une utopie qui est évoqué. L’Utopie, c’est le nom d’un monde imaginaire et parfait, inventé au XVIe siècle par l’auteur anglais Thomas More. Dans ce roman, l’auteur imagine que son personnage, un navigateur portugais, débarque sur une île inconnue. Bien sûr, ce personnage évoque ces navigateurs portugais qui, dans la foulée de Christophe Colomb, sont alors en train de découvrir des mondes nouveaux : Vasco de Gama, Magellan ou Amerigo Vespucci. Le prénom du dernier cité servira à nommer cet immense continent progressivement découvert, et dont on a d’abord cru qu’il s’agissait des Indes : l’Amérique.

Dans cette utopie de Thomas More, donc, dans cet endroit idéal, tous les hommes sont égaux, « tous les biens sont communs », il n’y a plus d’argent, aucune inégalité de richesse, ni aucun conflit. L’idée vient directement des penseurs humanistes de la Renaissance : avec l’humanisme, l’homme prend une nouvelle dimension, il « grandit », s’émancipe, n’a plus forcément besoin de Dieu pour avancer. Les Humanistes pensent ainsi qu’on peut bâtir un monde meilleur, sur Terre, sans attendre le paradis céleste. (Quelques décennies plus tard, Blaise Pascal dira que l’homme est un « roseau pensant ».)
Dans la première partie du roman, conçue comme un dialogue, Thomas More s’inspire du philosophe grec Platon, qui, notamment dans son ouvrage La République, imaginait déjà une cité idéale, qui émergeait dans les aspirations des différents interlocuteurs d’un dialogue. Voici la description de cette cité parfaite, telle que décrite par Benoit Traineau, sur le site de l’université de Poitiers :

Poussé par ses contradicteurs, Socrate, dans la suite du récit, leur propose d'examiner ce que serait une belle (kallè) cité qui conviendrait à tous. 
Celle-ci reposerait sur plusieurs lois propres à assurer le règne de la justice. Partant d'une comparaison entre l'être humain et la cité, Socrate pense nécessaire que le corps (physique ou social) soit dominé par la raison qui domine les passions. Ainsi la cité doit-elle être dirigée par des rois-philosophes.
Cette communauté de gardiens de la cité nécessite la mise en place d'une communauté de biens mais aussi de vie. Hommes et femmes ont les mêmes activités et s'unissent selon leur goût de sorte que les enfants des unes sont considérés comme les enfants de tous.
Les protagonistes du dialogue se mettent d'accord sur le fait que la vertu des hommes dépend de leur environnement : si la cité est juste, alors les hommes seront justes et vertueux. L'unité de la cité est garantie par l'expression commune du plaisir ou de la peine.

Le même Platon développera également le mythe de l’île Atlantide, qui, suivant la légende, aurait sombré corps et bien sous les flots d’un immense raz-de-marée. Cette île à l’immense félicité (le bonheur) et à la richesse infinie disparaissant du fait d’une colère tellurique, cela ressemble, après tout, à une punition divine… Nous ne sommes pas très loin du Déluge de l’ancien testament… Comme si la Terre elle-même devait se rebeller à l’idée que l’Homme puisse se détacher de sa destinée. Comme si le progrès ultime, par son essence propre, était impossible.

Car, stoppons-là tout idéalisme, ce monde idéal n’existe pas. Eh oui, l’utopie n’est pas possible. D’ailleurs, aucun mystère là-dedans : étymologiquement, « Utopie » signifie, en grec ancien, le « non-lieu ». L’utopie n’est pas possible, et c’est même sa définition.

Thomas More venait d’inventer ce qui s’appellera plus tard la science-fiction : comment décrire un autre monde que le sien, précisément pour avoir un regard sur celui-ci. En imaginant un monde rêvé, en se projetant sur ce qui pourrait être notre monde, nous sommes davantage capable, à condition d’en comprendre les contours, de comprendre et d’analyser ce qu’il est réellement.
Pour appuyer ce thème et en prendre le contre-pied à la fois, un nouveau sous-genre sera bientôt inventé, consistant au contraire à imaginer le pire monde alternatif possible : la dystopie.

Ces idées sont explicitement visées par les programmes de français du cycle 4, dans ses thèmes curriculaires « Se chercher, se construire » et « Regarder le monde, inventer des mondes » :
• Ainsi, en cinquième, on étudiera souvent des extraits d’œuvres évoquant les grandes découvertes, mais aussi des extraits d’utopies ou de romans d’anticipation.
• En troisième, le thème « Progrès et rêves scientifiques » (–> la science-fiction) creusera ces notions.

Alors bien sûr, Jean-Louis Aubert l’assure : « Je rêvais réalité ». Comme si ce nouveau monde rêvé était finalement possible, parce que concret. C’est l’avantage de la poésie : on peut croire à l’impossible…

La chanson Un autre monde a donné lieu à un magnifique clip, qui a contribué à son immense succès, réalisé par un véritable artiste visuel : Jean-Baptiste Mondino. Voici donc une picachanson finalement philosophique, à la fois optimiste et fataliste, à déguster avec ou sans nostalgie… À dimanche prochain.

Je rêvais d'un autre monde
Où la terre serait ronde
Où la lune serait blonde
Et la vie serait féconde

Je dormais à poing fermé
Je ne voyais plus en pieds
Je rêvais réalité
Ma réalité

Je rêvais d'une autre terre
Qui resterait un mystère
Une terre moins terre à terre
Oui, je voulais tout foutre en l'air

Je marchais les yeux fermés
Je ne voyais plus mes pieds
Je rêvais réalité
Ma réalité, ma réalité

Oui, je rêvais de notre monde
Et la terre est bien ronde
Et la lune est si blonde
Ce soir dansent les ombres du monde

A la rêver immobile
Elle m'a trouvé bien futile
Mais quand bouger l'a fait tourner
Ma réalité m'a pardonné
M'a pardonné
Ma réalité m'a pardonné

Dansent les ombres du monde
(ad lib)

Histoire des arts :

Créé en novembre 1976, le groupe Téléphone était constitué de Jean-Louis Aubert (guitare et chant), Louis Bertignac (guitare et chant), Corine Marienneau (basse, chant et guitare) et Richard Kolinka (batterie). Le rock français est alors au point mort (qui se souvient des groupes Magma, Triangle, Ange ou Les Variations ?), alors que la Grande-Bretagne et les États-Unis regorgent de groupes de rock à succès.

Le succès, immense, viendra dès le premier album, contenant notamment les titres Hygiaphone (rythmé par une génial riff de guitare… directement emprunté à Chuck Berry, de l’aveu même de Louis Bertignac) et Métro, c’est trop, qui questionnaient déjà sur les questions de communicabilité, de perméabilité sociale et du quotidien lénifiant… La chanson La bombe humaine, parue sur l’album suivant, par sa construction progressive, ses paroles symboliques et son interprétation inspirée, deviendra l’hymne de toute une génération d’adolescents, se reconnaissant dans ce mélange de nihilisme et de romantisme.

La chanson Un autre monde est publié sur l’album du même nom, qui est le dernier album du groupe, avant la séparation. Les tensions existaient depuis le début entre ces quatre fortes personnalités, et les choix artistiques divergeaient… L’humanisme teinté de naïveté de Jean-Louis Aubert semblait parfois dérisoire aux autres membres du groupe, qui avaient aussi besoin de s’affirmer à travers leurs propres compositions. L’album a des tournures moins rock (c’est le premier album du groupe qui utilise des synthétiseurs, alors bannis par le rock), une ironie moins mordante. Il est plus poétique et plus consensuel. C’est aussi celui qui aura remporté le plus de succès, forcément.

En à peine dix ans d’existence, Téléphone aura fait 470 concerts, et vendu six millions de disques.

Le groupe s’est séparé en 1986, après une ultime chanson surproduite sont le titre sonne, a posteriori, comme une antiphrase : Le jour s’est levé. Piano joué à une main, mélodie doucereuse, chœurs en Youhou à l’unisson, rimes plates, toms résonnant avec des grincements et violons enflammés… C’en était trop pour ces rockeurs, qui se prêtèrent gentiment au jeu de cette dernière chanson avant de tourner les talons. Le dernier instant du clip montre les quatre amis le regard dans le vide, endormis sur le piano, après avoir symboliquement éteint trois bougies. Comme aurait pu l’écrire Jean-louis Aubert : ainsi va l’amour, ainsi va la vie.

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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