La picachanson n°57 : Cinq ou six années

En cette année picassienne 2021-2022, nous vous proposons de continuer ensemble l'œuvre débutée l'année dernière : chaque dimanche (ou presque), nous découvrirons une chanson. Parce que les chansons sont le reflet de leur époque, elles transmettent et perpétuent des images de leur monde, et, par leur universalité, offrent un pont naturel avec le nôtre. Nous aborderons ainsi des chansons de tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… mais toujours en lien avec l'actualité. L'actualité du monde, l'actualité du collège, l'actualité de nos vies. Aussi, ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : pour sa deuxième saison, voici venir la picachanson !

La cinquante-septième picachanson est autobiographique, et s’adresse directement aux élèves de troisième, dont le thème de l’autobiographie est le thème majeur du programme en classe de français. Mais elle s’adresse aussi à tous les autres élèves : ceux qui arriveront en troisième, dans trois, deux ou un an, et ceux ceux qui en sont partis (car oui, ce site est aussi lu par d’anciens élèves). Mais encore à tous les adultes : parents, enseignants, personnels… Car cette chanson nous parlera à tous. Les Cinq ou six années dont parle Jeanne Cherhal dans sa chanson, nous les avons tous connues, ou nous les connaîtrons tous, même si nous ne les faisons pas forcément commencer et finir au même endroit. Quelque chose qu’on pourrait désigner par « l’adolescence ». Ou d’autres étapes de la vie. Et c’est vrai que six ans, c’est très court et très long à la fois…

Extraite de l’album Charade (2010), la chanson Cinq ou six années de Jeanne Cherhal évoque ainsi la période de l’adolescence, décrite comme une interminable parenthèse de langueur et d’ennui. L’expression en forme de pléonasme « le long des longs […] » qui débute systématiquement les couplets semble décrire les journées infinies, à l’école ou en famille, en prise avec la découverte renouvelée de l’appréhension du corps et de l’esprit : l’adolescence, c’est bien le moment où l’on se découvre soi, presque comme quelqu’un d’autre. Cet autre « soi », qu’il faut peut à peu accepter comme étant un « moi », il faut le dompter, faire avec (et parfois sans), le jour comme la nuit, pour des angoisses parfois existentielles. Dans le premier couplet, elle cite ainsi « Le long des longs cheveux de 17 ans / Que je nouais de temps en temps », et chacun repèrera l’usage du « je », qui caractérise une nouvelle fois l’autobiographie. Pourtant, ce couplet reviendra à la toute fin de la chanson, et le « je » perdra sa place au profit d’un « tu » intrigant : « Le long des longs cheveux de 17 ans / Que tu nouais de temps en temps ». Dès lors, qui est ce « tu » ? Cette chanson s’adresserait-elle à quelqu’un d’autre, une personne suffisamment intime pour lui nouer les cheveux pendant les récréations ? (D’ailleurs le premier couplet évoquait ces « quelques mains nues » qui se glissaient dans ses cheveux, en se demandant ce qu’elles étaient devenues – l’adolescence comme apprentissage de son propre corps et du corps de l’autre, apprentissage de la proximité, de la complicité, de l’acceptation de la présence de l’autre.) Ou alors l’autrice s’adresse-t-elle à elle-même, son « moi » du passé en se tutoyant, comme pour appuyer qu’elle n’est plus, aujourd’hui, la même personne ?

Écrit à l’imparfait, le texte semble en effet faire un retour sur une adolescence révolue, et c’est en cela qu’il se montre autobiographique : l’autrice y décrit la léthargie de son être du passé, en proie à la mélancolie. Cette chanson explore ainsi les paradoxes de la personnalité en construction. Dans le refrain, les sentiments exacerbés de la fureur adolescente sont bercés par la nostalgie des rythmes et donnent toute sa poésie à ce que le langage commun qualifie à défaut « d’âge bête » pour en montrer toute la portée existentielle avec une grande tendresse. Il y a ainsi dans ce texte quelque chose du « pacte autobiographique » défini par Philippe Lejeune : la volonté d’authenticité et de sincérité de l’autobiographe qui tente de se montrer dans la vérité de son être passé, sans idéalisation. C’est bien cela qui rend cette chanson si émouvante : la volonté de dresser le portrait d’une jeune fille avec ses failles. Au faîte du refrain, et en conclusion de la chanson, cette double métaphore aux confins de la synesthésie : « J’étais l’argile et le feu mélangés ». Être en argile, et donc malléable, souple, prête à se conformer aux volontés d’un créateur (quel créateur ? L’école, la famille, la société, les amis ?). Être en feu, et donc insaisissable, imprévisible, à fleur de peau. Quelle plus belle définition de l’adolescence ?

Le deuxième couplet présente justement une adolescente rêveuse, romanesque, romantique, amoureuse, éperdue (l’on pourrait dire « bovaryque ») : « Le long des longs dimanches agonisants, / Dieu je détestais le présent / Et me réfugiais dans ma tour / Où je mourais d’amour / Le long des longues lettres clandestines / Que j’écrivais en héroïne, / J’imaginais en grand secret, / Que pour moi, on mourrait. » Jeanne Cherhal livre ici une confidence au public en lui révélant les petites et grandes cachotteries de cette période : les rêves d’amour, les espoirs romanesques et la soif de passion. Ces pensées secrètes tranchent avec la monotonie du monde des adultes que les sonorités accentuent. L’assonance en [en], avec la mise à la rime de « agonisants » et « présent », insiste sur la pesanteur avec laquelle la jeune fille qu’elle tait ressentait le monde. Le rejet de l’espace familial est, quant à lui, marqué par l’allitération en [d] : « dimanche », « Dieu », « détestais », comme autant de petits jurons lâchés entre les dents. La chanteuse invite alors les adultes à entendre la solitude et le détachement des jeunes en construction, non comme une anomalie mais comme une normalité (une nécessité ?) dans la formation de la personnalité.

L’auteur de cette rubrique ne peut retenir ses larmes, à chacune écoute de cette chanson. Il a parfois l’impression que ces fameuses cinq ou six années n’ont jamais complètement cessé – ou qu’elles ont filé trop lentement, ou trop vite. Cherhal-Charade

Bonne écoute, et à dimanche prochain.

Cinq ou six années
Paroles et musique : Jeanne Cherhal

Le long des longs cheveux de 17 ans
Que je nouais de temps en temps
Glissaient parfois quelques mains nues
Que sont-elles devenues ?

Le long des longues nuits dans la pénombre
Je me disais, ça y est, je sombre
Et j'attendais le petit jour,
Qui revenait toujours.

Cinq ou six années de presque rien,
Âge imbécile, âge désespéré,
Cinq ou six années, je me souviens,
J'étais l'argile et le feu mélangé.

Le long des longs couloirs de ce lycée
Où je m'ennuyais à crever
Je traçais des mots sur les murs
Sans qu'on me voit, bien sûr.

Le long des longues journées noires et blanches
Les deux mains cachées dans mes manches
J'aurais donné pour être ailleurs
Un morceau de mon cœur.

Cinq ou six années de presque rien,
Âge imbécile, âge désespéré,
Cinq ou six années, je me souviens,
J'étais l'argile et le feu mélangé.

Le long des longs dimanches agonisants
Dieu, je détestais le présent
Et me réfugiais dans ma tour
Où je mourrais d'amour.

Le long des longues lettres clandestines
Que j'écrivais en héroïne
J'imaginais en grand secret
Que pour moi, on mourrait.

Cinq ou six années de presque rien,
Âge imbécile, âge désespéré,
Cinq ou six années, je me souviens,
J'étais l'argile et le feu mélangé.

Le long des longs cheveux de 17 ans
Que tu nouais de temps en temps
Glissait parfois quelques mains nues
Que sont-elles devenues ?

Le long des longues nuits dans la pénombre
Je me disais, ça y est, je sombre
Et j'attendais le petit jour,
Qui revenait toujours.

Cinq ou six années de presque rien
Âge imbécile, âge désespéré,
Cinq ou six années je me souviens
J'étais l'argile et le feu mélangé
Cinq ou six années de presque rien

Cet article a été écrit en partie grâce au dossier Canopé « Les enfants de la zique » consacré à Jeanne Cherhal. Merci à ses auteurs, et notamment Noémie Parcollet.

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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