La picachanson n°56 : Grève illimitée

En cette année picassienne 2021-2022, nous vous proposons de continuer ensemble l'œuvre débutée l'année dernière : chaque dimanche (ou presque), nous découvrirons une chanson. Parce que les chansons sont le reflet de leur époque, elles transmettent et perpétuent des images de leur monde, et, par leur universalité, offrent un pont naturel avec le nôtre. Nous aborderons ainsi des chansons de tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… mais toujours en lien avec l'actualité. L'actualité du monde, l'actualité du collège, l'actualité de nos vies. Aussi, ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : pour sa deuxième saison, voici venir la picachanson !

La cinquante-sixième picachanson est historique. Son étude concerne notamment le programme de français et d’histoire-géographie des classes de 3e. Le texte de cet article a été écrit grâce à la page lumni.fr/video/mai-68. Il s’agit de la chanson Grève illimitée, chantée par Dominique Grange.

En 1968, cela fait dix ans que la France est présidée par le général de Gaulle. La croissance économique ralentit, le chômage augmente et la rigidité de la société est contestée par une jeunesse qui veut s’émanciper. A la faculté de Nanterre, nouvelle annexe de la Sorbonne, la révolte gronde. Des groupuscules d’extrême gauche se structurent : ils dénoncent la société de consommation, réclament la rénovation du modèle universitaire et militent contre la guerre au Viêtnam – symbole de l’impérialisme américain. Leur objectif ? Renverser l’ordre établi. Le 22 mars, l’arrestation d’un étudiant du comité Viêtnam National met le feu aux poudres. Ses camarades de Nanterre décident de former un mouvement de contestation. Parmi eux, un jeune militant anarchiste propose d’occuper l’un des bâtiments. Il s’appelle Daniel Cohn-Bendit. C’est le mouvement du 22 Mars.

Le vendredi 3 mai, les étudiants de la Sorbonne invitent leurs camarades de Nanterre à tenir un meeting dans la cour de leur faculté. Mais, très vite, les forces de l’ordre pénètrent dans l’université pour évacuer les étudiants. Les premiers pavés sont lancés. De violents affrontements éclatent. La tension monte d’un cran. Près de 400 étudiants sont arrêtés. La semaine suivante, l’agitation se propage dans les villes de province. Le mouvement prend de l’ampleur, les étudiants sont dans la rue.

Le vendredi 10 mai, des dizaines de milliers d’étudiants rejoignent les manifestations. Quand la nuit vient, la violence atteint son paroxysme. Paris prend des allures de bastion révolutionnaire. Au petit matin, le Quartier latin semble avoir été balayé par une tornade. Et, tandis qu’on fait le bilan de la nuit, on se demande ce que réserve la nouvelle journée qui commence.

Le 13 mai, les syndicats appellent à la grève et les travailleurs descendent dans la rue. A la fronde étudiante se greffe alors un vaste mouvement social. Des manifestations massives éclatent dans tout le pays, les ouvriers qui réclament de meilleures conditions de travail et de salaire, occupent les usines. En quelques jours, la France est paralysée par le plus important mouvement de grève de son histoire : près de 10 millions de personnes y participent. C’est une grève générale.

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Depuis le début des années 1960, Dominique Grange est une chanteuse aux convictions bien ancrées, mais elle ne s’engage réellement qu’à l’occasion des événements de mai 1968. Le Comité Révolutionnaire d’Action Culturelle (CRAC) créé par des artistes à la Sorbonne, dont la chanteuse fait partie, entend mettre la culture au service de la révolution en marche. Dominique Grange se met à composer des chansons que lui inspirent les évènements. Sollicitée par les les comités de grève pour soutenir les luttes, elle anime même les meetings dans les usines occupées, en y chantant ses chansons. L’une de celles-ci s’appelle Grève illimitée. Dominique Grange y reprend les thèmes et les slogans des grèves historiques, celles ui ont mobilisé les foules et fait changer leur temps : la colère, la mobilisation, la solidarité, la solidarité, les pavés, les barricades…

Pour rebondir sur ce dernier mot, « barricade » : Les élèves de 4e ont nécessairement étudié, en cette année de cours de français, des textes du XIXe siècle, et sans doute des extraits des romans d’Emile Zola ou de Victor Hugo. Dans Les Misérables, roman de ce dernier cité, la barricade est même un personnage à part entière…

Photogramme du film Les Misérables de Raymond Bernard, (1933).

Mais qu’est-ce que la grève ? Il s’agit d’une cessation de travail volontaire, idéalement collective, par protestation et dans un but de négociation. Le droit de grève en France est un droit à valeur constitutionnelle depuis la décision Liberté d’association rendue par le Conseil constitutionnel le 16 juillet 1971.

Le mot « grève » lui-même, vient d’un lieu emblématique parisien… En effet, la grève est également un synonyme du mot « plage », et il y avait bien, depuis le XIIIe siècle, une sorte de plage (très peu touristique), à Paris, sur les berges de la Seine, remontant le long de l’hôtel de ville parisien. On appelait donc logiquement cet endroit la « place de grève ». C’est sur cette place qu’on procédait alors aux exécutions publiques, comme vu sur cette aquarelle conservée au musée Carnavalet :

Théodore Hoffbauer (1839-1922). Hôtel de Ville et place de Grève en 1583. Paris, musée Carnavalet.

À partir du XIXe siècle, c’est aussi sur cette place que se réunissaient les hommes et femmes privés d’emploi, qui protestaient pour retrouver du travail. Peu à peu, l’endroit est ainsi devenu la place où se retrouvaient ceux qui luttaient pour leurs conditions de travail. Et, par métonymie, l’idée de se « réunir en place de grève » fut bientôt résumé en « faire grève ».

Ces hommes et ces femmes, lutte après lutte, révolution après révolution, n’étaient pas que des opposants. Les grèves ne sont pas assimilées par notre histoire comme des moments de rébellion envers la République, mais sont au contraire constitutifs de celle-ci. L’emblème-même de la République, Marianne, n’est-elle pas issue du tableau de Delacroix La liberté guidant le peuple ? Ce tableau est en effet une référence aux Trois Glorieuses, révolution de 3 jours, en plein mois de juillet 1830.

La Liberté guidant le peuple. Eugène Delacroix. 1830. 260 x 325 cm. Musée du Louvre, Paris.

1789, 1830, 1848, 1871, 1936, 1968… Ce sont ces luttes qui ont fait avancer la France. Bonne écoute, bons combats, et à dimanche prochain.


Grève illimitée
paroles et musique : Dominique Grange

Grève illimitée
Les portes se ferment
Les piquets se forment
Grève illimitée

Les bras fatigués
Délaissent la chaîne
Les tours sont muets
Grève illimitée

Quand elle monte des usines
La colère, la colère
Quand elle monte des usines
La colère a la voix des machines

Ce n’est qu’un début
Tout s’immobilise
On parle de crise
Ce n’est qu’un début

On marche beaucoup
Paris sans essence
Dialogue partout
Ce n’est qu’un début
Ce n’est qu’un début

Quand elle marche dans la rue La colère, la colère
Quand elle marche dans la rue
La colère n’a que ses poings nus

La révolution
Le mot est lâché
En plein mois de mai
La révolution

Entre les pavés
Des fleurs vont pousser
Pour tous ceux qui font
La révolution
La révolution

Quand elle unit les camarades
La colère, la colère
Quand elle unit les camarades
La colère monte en barricades

La Sorbonne libre
Censier, l’Odéon
Partout l’amitié
La Sorbonne libre

Ils nous ont chassés
A coups de matraques
Ils nous ont volé
La Sorbonne libre
La Sorbonne libre

Quand on bâillonne la colère
La colère, la colère
Quand on bâillonne la colère
Elle fait le tour de la terre.

Ce n’est qu’un début
On est toujours là
Tenons le combat
Ce n’est qu’un début

Nous avons le temps
D’aller en prison
Nous avons vingt ans
Ce n’est qu’un début

Ce n’est qu’un début
Continuons le combat
Ce n’est qu’un début
Continuons le combat
Ce n’est qu’un début
Continuons le combat
Ce n’est qu’un début
Continuons le combat
Ce n’est qu’un début
Continuons le combat

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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