La picachanson n°51 : Nathalie

En cette année picassienne 2021-2022, nous vous proposons de continuer ensemble l'œuvre débutée l'année dernière : chaque dimanche (ou presque), nous découvrirons une chanson. Parce que les chansons sont le reflet de leur époque, elles transmettent et perpétuent des images de leur monde, et, par leur universalité, offrent un pont naturel avec le nôtre. Nous aborderons ainsi des chansons de tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… mais toujours en lien avec l'actualité. L'actualité du monde, l'actualité du collège, l'actualité de nos vies. Aussi, ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : pour sa deuxième saison, voici venir la picachanson !

La cinquante-et-unième picachanson date de 1964 : Nathalie était chantée par Gilbert Bécaud (le fameux « Monsieur 100 000 volts », appelé ainsi en raison de son sens du swing et des passions qu’il suscitait : on raconte que ses fans, par enthousiasme, cassaient les fauteuils des salles de concert où il se produisait) et écrite par l’immense parolier Pierre Delanoë.

Cette picachanson est, comme toujours, liée à l’actualité : chantée en pleine guerre froide, son action se déroule en effet à Moscou, la capitale russe. Mais de guerre froide, il ne sera jamais question, du moins de manière explicite, et pour cause : le chanteur évoque une histoire d’amour vécue dans sa jeunesse, plusieurs décennies plus tôt. Vécue… ou plutôt, fantasmée : car il n’y eut jamais de Nathalie, et la chanson s’appelait au départ « Natacha » (prénom définitivement plus russe…)… Et c’est bien le paradoxe ultime des autobiographies : elle ne racontent pas toujours, et pas seulement, la vérité… Pour transmettre la vérité des émotions, pour toucher du doigt la réalité des sentiments, il est parfois utile de modifier des détails, de refonder les événements, de déformer le cours du récit réellement vécu pour réinventer une vérité qui pourra toucher ses auditeurs (ou ses lecteurs), et que chacun pourra se réapproprier…

C’est ainsi que Gilbert Bécaud évoque Moscou par ses lieux emblématiques : la place Rouge, le mausolée de Lénine… C’est forcément devant le tombeau du révolutionnaire bolchévique que ladite Nathalie, qui est son guide pour lui faire visiter la ville, lui parle de la Révolution d’octobre… (Élèves de 3e, c’est le moment de réviser ! Cliquez ici pour réviser cet épisode essentiel de votre programme d’histoire-géographie, en six minutes chrono.)

Parmi les endroits emblématiques de la ville, le fameux café Pouchkine, cité à deux reprises dans la chanson : le narrateur s’imagine y emmener cette adorable personne pour y discuter avec elle de tout et de rien. Ce café, si fameux… n’existait simplement pas lors de la création de la chanson ! C’est une pure invention de l’auteur Pierre Delanoë, à la recherche de noms propres à la connotation russe, et sans doute désireux d’établir un lien littéraire avec le romancier russe du XIXe siècle Pouchkine. Un café de ce nom a en effet bien ouvert au cœur de la de la capitale russe, mais seulement… en 1999 !

L’intérieur du « café Pouchkine », à Moscou… qui n’existait pas au moment où la chanson fut écrite, et qui fut créé en hommage à la chanson.

Il s’agit en fait d’un restaurant, ouvert 24 h sur 24 et servant 3 000 couverts par jour (!), mêlant à sa carte des plats des gastronomies traditionnelles russe et française. On y déguste ainsi du bortsch, des pirojki, du caviar… mais aussi un mille-feuille « Napoléon » et un croustillant opportunément baptisé… Nathalie !

Implicitement, à l’avant-dernier couplet, on comprend que le coup de foudre s’est transformé en idylle : après une nuit de discussion enfiévrée avec les amis de Nathalie, où ont été « mélangées […] les plaines d’Ukraine et les Champs-Elysées », « la chambre fut vide » et le narrateur est « resté seul avec [son] guide »… Qu’en termes choisis ces choses-là sont dites…

À la fin de la chanson, pourtant, la guerre froide refait son apparition, comme un glaçant fantôme. Visiblement séparé de sa Nathalie, la vie du narrateur lui semble « vide ». Il s’imagine pouvoir, à son tour, faire visiter Paris à son guide moscovite. C’est donc bien que quelque chose les empêche de se revoir… Quelque chose comme… un rideau de fer ?

Il n’est plus possible, à la date de la rédaction de cet article, de visiter Moscou, ni aux moscovites de visiter Paris. Comme si, trente ans après la chute du rideau de fer, nous étions rattrapés par l’Histoire. Mais les chansons demeurent. Quitte à se faire rattraper par l’Histoire, autant que ce soit une histoire d’amour…

Bonne écoute, et à dimanche prochain.

Nathalie

La place Rouge était vide
Devant moi marchait Nathalie
Il avait un joli nom, mon guide
Nathalie

La place Rouge était blanche
La neige faisait un tapis
Et je suivais par ce froid, dimanche
Nathalie

Elle parlait en phrases sobres
De la révolution d'octobre
Je pensais déjà
Qu'après le tombeau de Lénine
On irait au café Pouchkine
Boire un chocolat

La place Rouge était vide
Je lui pris son bras, elle a souri
Il avait des cheveux blonds, mon guide
Nathalie, Nathalie

Dans sa chambre à l'université
Une bande d'étudiants
L'attendait impatiemment
On a ri, on a beaucoup parlé
Ils voulaient tout savoir
Nathalie traduisait

Moscou, les plaines d'Ukraine
Et les Champs-Élysées
On a tout mélangé
Et l'on a chanté
Et puis ils ont débouché
En riant à l'avance
Du champagne de France
Et l'on a dansé

Et quand la chambre fut vide
Tous les amis étaient partis
Je suis resté seul avec mon guide
Nathalie

Et plus question de phrases sobres
Ni de révolution d'octobre
On n'en était plus là
Fini le tombeau de Lénine
Le chocolat de chez Pouchkine
C'est, c'était loin déjà

Que ma vie me semble vide
Mais je sais qu'un jour à Paris
C'est moi qui lui servirai de guide
Nathalie, Nathalie

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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