La picachanson n°4 : Zen

Chaque dimanche, en cette année picassienne 2020-2021, le collège Picasso vous fait découvrir une chanson. De tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… Aux confluences de tous les arts et de toutes les traditions, la chanson est sans doute un art mineur… ou plutôt c’est ce qu’elle aime bien nous faire croire, pour nous toucher plus facilement ! Ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos coeurs : voici venir la picachanson !

En préambule à notre picachanson de la semaine, nous étions obligés d’évoquer la mort d’un immense homme de lettres, d’un amoureux des mots et de la langue française. Le lexicographe français Alain Rey s’en est allé. Il aimait décortiquer les mots, y compris les anglicismes, les mots de l’argot, les mots qui nous paraissent les moins nobles. Lui y voyait toujours l’enrichissement de la langue. Découvrez-en un aperçu dans cette petite vidéo qui lui rend hommage :

Puisque nous en sommes à Alain Rey, rappelons son œuvre immense : il est le fondateur des dictionnaires Le Robert, qui sont sans doute les meilleurs dictionnaires du français contemporain. Il en existe de toutes les tailles,

…depuis le Robert poche valant moins de dix euros (mais contenant tout de même 76 000 définitions !)

Jusqu’au Grand Robert de la langue française, en… six volumes géants, expliquant les 80 000 mots du français grâce à, notamment, 250 000 citations…

En passant bien sûr par l’incontournable Robert du collège que les élèves connaissent bien (une douzaine d’exemplaires sont utilisables dans chaque salle de français du collège Picasso). La référence ultime…

En pensant à Alain Rey, donc, nous avons flâné dans le Robert (celui en six volumes, parce que, pourquoi se contenter du peu ?), jusqu’à la lettre Z (forcément). Où un mot de 3 lettres nous a fait de l’œil : Zen.

Voici donc la définition du mot « zen », par le Grand Robert :

ZEN : adjectif qualificatif datant de 1889, dérivé d’un mot japonais lui-même adapté du mot chinois chan signifiant « quiétude » et du mot sanskrit Dhyāna signifiant « méditation ».
Emploi familier : Calme, impassible. –> cool. « Ne nous énervons pas, restons zen ! » – « C’est plutôt zen, comme réaction. »
Également employé comme adverbe : « Prendre les choses zen » (c’est-à-dire calmement).


Nous voici donc partis pour notre picachanson ! Car, oui, Zen est aussi le nom d’une chanson, de 1995, chantée par Zazie. La chanson française connaît alors une vague de chanteurs qui aiment jouer sur les mots, qui dégustent littéralement leurs paroles (dit moins gentiment : oui, ils s’écoutent un peu chanter). On se rappelle des premiers morceaux de MC Solaar, en 1990, par exemple Bouge de là. Cette volonté de jouer sur les mots, d’en faire une constante bataille culturelle à la rigueur parfois incertaine, s’est incarnée jusqu’au titre de l’album de MC Solaar publié en 1993 : Prose combat.

Zazie a alors créé un pont entre ce rap décomplexé et la tradition de la chanson française, en s’appropriant cette même propension à jouer sur les mots, sur les sonorités, sur les rimes intérieures, qui créent de multiples sens à ses paroles, et invite constamment l’auditeur à se demander le sens des paroles qu’il vient d’écouter. Soyez par exemple attentif à l’enjambement « de voix » du premier couplet (un enjambement, en poésie, c’est lorsque une phase ne se finit pas à la fin d’un vers, mais au début du vers suivant) : « Tous les papiers mâchés / Qui se prennent à mon filet / De voix, pauvre pêcheur, / Fallait lire entre mes lignes, ». La chanteuse fait donc référence à son filet de voix (elle se moque de son timbre) et envoie une pique aux journalistes (auteurs des « papiers mâchés », des articles pondus à la va-vite) qui l’ont précédemment critiquée sur ses capacités vocales (et parfois sur la qualité de ses textes), en les traitant de « pêcheurs »… Mais, faisant rimer « filet » avec « pêcheurs », elle revient aux sens premiers de ces mots, s’amusant à faire se télescoper les sens, se répondre les mots… D’ailleurs, elle leur dit bien : pour comprendre ses textes, il fallait lire entre les lignes… (Notons que les lignes sont aussi le noms des fils de pêche… le jeu de mot est donc « filé ».)

Repérons encore ce très beau jeu de mots, dans le deuxième couplet : « ceux qui, pour un petit bout d’atoll, / Sont prêts à larguer les amours ». L’expression initiale, issue du vocabulaire de la marine, est bien sûr « larguer les amarres », elle s’emploie au sens propre du terme pour désigner ce moment où l’on libère un navire de ses attaches, pour lui permettre de regagner le large ; et au sens métaphorique pour désigner le fait de laisser libre cours à sa vie, en se libérant des chaînes qui nous entraveraient. Mais « larguer » a évidemment un sens différent en argot. Et dans cette nouvelle expression détournée, larguer les amours, c’est forcément le pluriel qui interpelle, et donne des horizons à la chanson.
Ces amours, elle les larguerait pour un petit bout d’atoll… au sens propre ou au sens figuré ? Un atoll, c’est la couronne de corail résultant de l’érosion d’une île volcanique. C’est donc une sorte d’île déserte. À la fois paradisiaque et sauvage. Une vision romantique et cartepostalesque du monde. Une idée romantique et éminemment littéraire qui avait déjà inspiré Jacques Brel

Débrouillez-vous, finalement, pour savoir ce qui importe à Zazie : faire passer un message ou jouer sur les sens des mots à l’infini. Et après tout, les deux idées ne sont-elles pas liées ? Et en effet, chez Zazie, les mots n’ont plus de sens parce qu’ils ont les tous à la fois… Et après tout c’est le principe de la musique pop (depuis les Beatles) : les mots ne sont que des sons comme les autres, après tout…

Le mot « zen » était alors à la mode, et l’auteur de ces lignes ne se souvient plus si le succès de la chanson de Zazie, en 1995, en aura été la cause ou la conséquence. Mais, en fin d’article, une petite surprise datant de 1998 vous prouvera que ce mot est longtemps resté dans les expressions médiatiques…

Bonne écoute, et à dimanche prochain !

Un canard dans le café.
J'ai du mal à digérer, parfois,
Tous les papiers mâchés
Qui se prennent à mon filet
De voix, pauvre pêcheur,
Fallait lire entre mes lignes,
Pas mordre à mes sautes d'humeur
Même si je n'en suis pas digne.

Fallait rester Zen, soyons Zen,
Du sang froid dans les veines, soyons Zen
Plus de choc à la chaîne.
Zen, restons Zen,
Du calme à la vie comme à la scène,
Sans amour et sans haine.

Je suis pas dans le vent des guignols,
De ces joueurs en fond de court,
De ceux qui, pour un petit bout d'atoll,
Sont prêts à larguer les amours,
Tous ces maîtres-chanteurs
Qui manquent de coffre et de hauteur.
C'est facile de compter les erreurs
Quand on ne joue pas la scène.

L'erreur est humaine, soyons Zen.
Du sang froid dans les veines, soyons Zen
Plus de choc à la chaîne.
Zen, restons Zen.
Du calme à la vie comme à la scène,
Sans amour et sans haine.
Zen, Zen,
Zen, Zen.
Zen, restons Zen.
Du sang froid dans les veines, Zen
Plus de scoop à la chaîne, Zen.
Il t'aime à la vie comme à la scène,
Sans amour et sans haine,
Zen,
Sans amour et sans haine,
Zen,
Sans amour et sans haine, (Soyons Zen)
Zen

Histoire des Arts :

Zen est une chanson de Zazie, publiée sur l’album éponyme, deuxième album de la chanteuse, sorti le 7 janvier 1995 sur le label Universal. Elle a écrite par Zazie et composée par Pascal Obispo.

Zazie, qui s’appelait encore de son nom civil, Isabelle Marie Anne de Truchis de Varennes, et dont la carrière s’exerçait alors en tant que mannequin de mode, a raconté plusieurs fois comment elle avait forcé la porte des maisons de disques, en racontant qu’elle était l’assistante de Marc Lavoine (ce qui était faux), pour obtenir des rendez-vous… Bien lui a finalement pris, car cet album a été un grand succès, avec plusieurs morceaux qui ont tourné en boucle sur les radios pendant plus d’un an (Larsen, Zen, Un point c’est toi et Homme sweet homme).

Dans ses albums suivants, Zazie exploitera son goût des mots pour des engagements féministes (Aux armes citoyennes), et, en 2001, signera la chanson Rue de la paix, filant la métaphore du jeu Monopoly en l’appliquant à la vie, en en dénonçant, peut-être, une certaine version capitalistique. Elle s’en expliquait joliment dans une interview donnée au média L’humanité, le 2 novembre 2001.


BONUS

En 1998, EDF a produit une publicité vantant les avantages du chauffage thermique… le mot « zen » y est largement (et joliment) utilisé…

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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