La picachanson n°3 : La mauvaise réputation

Chaque dimanche, en cette année picassienne 2020-2021, le collège Picasso vous fait découvrir une chanson. De tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… Aux confluences de tous les arts et de toutes les traditions, la chanson est sans doute un art mineur… ou plutôt c’est ce qu’elle aime bien nous faire croire, pour nous toucher plus facilement ! Ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos coeurs : voici venir la picachanson !

Après Vincent Delerm dans la première picachanson et Wejdene dans la deuxième, et après une semaine de pause, opérons un salutaire retour en arrière. Nous vous avions promis de naviguer entre les époques, promesse tenue… Voici donc La mauvaise réputation, chanson de Georges Brassens, que l’on chantonne gentiment, souvent, sans en avoir réellement écouté les paroles…

Nous sommes en 1952. La Mauvaise réputation est l’une des premières chansons écrites par Georges Brassens et, de son propre aveu, c’est une sorte d’autobiographie : ce narrateur interne, qui dit « je » et ne veut pas ressembler aux « braves gens », c’est bien lui. Originaire de la ville de Sète dans le Sud de le France, Brassens a eu une adolescence difficile, il a commis quelques larcins et a été empêché de finir sa scolarité, renvoyé du collège… Condamné à de la prison avec sursis, il a ensuite été mobilisé pendant la seconde guerre mondiale, mais n’est jamais retourné au front après sa première permission. Il n’a jamais su faire avec les règles, les normes et l’autorité. Il déteste les censeurs, les dépositaires de l’ordre public (les « flics » ou les « pandores », dit-il dans d’autres chansons, revenons-y dans deux paragraphes), mais aussi les curés et les évêques, les dépositaires de l’ordre moral (Brassens est ainsi violemment anticlérical). Car justement, il déteste qu’on lui fasse la morale. Et c’est bien le processus de cette chanson.

La chanson La Mauvaise réputation, donc, est construite en quatre temps, c’est propre et net : quatre couplets, et le refrain qui va bien à la suite de chacun. Pas de fioriture, pas de « pont », pas de « solo ». Pas de ça chez Brassens, pas dans les premières chansons, en tout cas (mais attendez Les copains d’abord !). Ça commence comme un simple autoportrait, à portée d’autodérision vaguement subversive : « Au village, sans prétention / J’ai mauvaise réputation / Que je me démène ou que je reste coi / Je passe pour un je-ne-sais-quoi ». C’est bien sûr dès cette première rime annoncée, dès le fin de ce premier vers, que le chanteur trouve la justification de son portrait : ce « sans prétention » nous dit bien qu’il est fier de la réaction qu’il suscite… S’il ne trouve guère sa place dans son monde (ce « village » qui ne sera jamais cité), il évoque ce décalage avec une certaine noblesse : il n’est pas comme les autres, lui, et ne s’en porte que mieux. Quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, on ne l’aime pas et on ne l’aimera jamais… et il s’en contente très bien. Nous pourrions penser : quand on ne peut pas se distinguer, on se singularise… Pour preuve de sa bonhomie (de son caractère profondément pacifique), il explique quand même qu’il ne fait « de tort à personne / En suivant [son] ch’min de petit bonhomme ». Autrement dit : il demande juste qu’on lui fiche la paix…

Le refrain arrive alors, et l’on voit bien où veut en venir l’artiste : « Mais les braves gens n’aiment pas que /
L’on suive une autre route qu’eux
», répété une deuxième fois, pour qu’on entende bien l’idée. Cette histoire de route, c’est bien sûr une métaphore. Vous voyez venir l’idée : nous ne sommes pas tous obligés de suivre le chemin bien tracé par d’autres. Stop à l’injonction de suivre le sillon de la réussite ; chacun a le droit aux chemins de traverse, on peut tous trouver notre propre voie… (ad libitum) Aujourd’hui, le topo est connu, mais en 1952 ? Les deux derniers vers du refrain ressemblent à un clin d’œil : « Tout le monde médit de moi / Sauf les muets, ça va de soi. » Ce sera donc une histoire de vilain petit canard. Ou même de Caliméro(Attention, référence anachronique. Mais l’auteur de ces lignes n’a pas résisté.) Tout le monde dit du mal de lui, sauf ceux qui en sont empêchés par la nature. Depuis Jean-Jacques Rousseau et ses fameuses Rêveries du promeneur solitaire, l’idée du penseur marchant loin des autres, incompris, est caractéristique de l’esprit littéraire ayant amené à l’esprit des Romantiques : ces auteurs qui ont remis l’homme au cœur des écrits, qui ont imaginé que chacun porte en lui sa propre destinée et sa propre grandeur, sans avoir forcément à en référer à une autorité morale. Brassens, avec sa gouaille et son ton mordant, un nouveau Chateaubriand ?

Évidemment, une grosse différence avec l’auteur des Mémoires d’outre-tombe : le vocabulaire de Brassens est très oral. Les mots sont raccourcis (le chemin devient le « ch’min », deviner devient « d’viner ») et surtout il utilise l’argot, cette langue populaire de ceux qui inventent des mots pour n’être compris qu’entre eux. Et cet argot ne prend pas de détour, contrairement à l’argot pittoresque des années trente : les gens seront vite traités de « cul-terreux »… Pourtant cet argot cache un réel art poétique : l’ensemble de la chanson est ainsi écrit en octosyllabes (des vers de 8 syllabes), et le vocabulaire, mine de rien, y est recherché. La référence au prophète Jérémie (qui, dans l’ancien Testament, était l’incarnation des mauvaises nouvelles, du destin, de la fatalité – à la manière des pythies grecques), à la fin de la chanson, révèle une grande culture littéraire, et nous dissuade des volontés de l’auteur : non il n’utilise pas l’argot pour « faire peuple ». Il utilise l’argot parce que c’est sa langue, sa vérité, sa vision de la vie. Ce n’est pas un appauvrissement, mais bien un enrichissement de la langue française.

Dans toute la chanson, les rimes sont classiquement plates : le premier vers rime avec le deuxième, le troisième rime avec le quatrième, etc. Pas d’effet d’attente, pas de rime en suspens. Au cœur du refrain, on est pourtant surpris par les deux mots rimant ensemble, deux fois de suite : « que » et « qu’eux »…
D’abord, notons l’approximation de la rime : eh oui, le son n’est pas le même : le E de « que », comme dans le mot « sœur » (écrit [œ] en phonétique) ; n’est pas le même que le E de « qu’eux », comme dans le mot « deux » (écrit [ø] en phonétique). Cependant, rappelons que Brassens est un sétois, il vit donc au Sud de la France, et son accent explique sans doute cela.
Qui qu’il en soit, il faut bien admettre qu’il est bien rare, en poésie, d’utiliser les « mots-outils » du français (ici, « que ») pour les faire rimer ensemble… Ces mots-outils (conjonctions, prépositions…) ne servent qu’à construire les phrases, ce sont le ciment d’une syntaxe correcte : ils sont bien sûr très importants. Mais ils ne portent aucun sens (et pour cause : ils ne contiennent pas de radical) ! En temps habituel, le poète a généralement, au contraire, le réflexe de faire rimer entre eux des mots hautement signifiants, ceux qui portent du sens, justement pour les mettre en résonance… Et c’est d’ailleurs bien ce que fait Brassens quand il parle de lui-même : prétention rime avec réputation, personne rime avec bonhomme, etc. Mais pour ces « braves gens » qu’il résume à ce simple « qu’eux » (deuxième partie d’un adverbe de négation + un pronom personnel (très) indéfini), il ne leur offre qu’une rime avec le très impersonnel « que » (soit ici une conjonction de subordination introduisant une proposition subordonnée complétive). Ce n’est évidemment pas anodin… D’ailleurs, ce qualificatif « brave » dont il affuble les habitants du village, que veut-il dire vraiment ? Au sens propre, « brave » signifie, au choix, « courageux » ou « méritant ». Mais au sens figuré ? Pas sûr qu’il s’agisse d’un compliment…

Mais au fait, à quel temps cette chanson est-elle écrite ? Et surtout, quelle est la valeur de ce temps ? Nous en entendons déjà renâcler au fond de la classe, mais pas de panique ! Comprendre la valeur d’un temps, c’est simplement comprendre à quoi il sert. Il n’y a rien de technique là-dedans : simplement de comprendre ce qu’on lit. Or, l’étude des valeurs des temps est précisément la clef pour comprendre les vertus narratives de cette chanson… Alors, précisément, revenons-y !

Deuxième vers, premier verbe : « j’ai ». Verbe avoir, conjugué au présent de l’indicatif.
Verbes suivants du couplet : « je me démène », « je reste », « je passe », « Je fais » : tous au présent de l’indicatif. Logique d’utiliser le présent, puisque l’on se décrit. On parle alors de présent descriptif. Aucune d’ambiguïté apparente (mais attendez la suite…).
Revenons également au refrain, et observons ces verbes de la même façon : « les braves gens n’aiment pas que / L’on suive une autre route qu’eux ». Nous avons encore du présent, mais est-ce toujours du présent descriptif ? Croyez-vous vaiment que Brassens ne nous parle que des personnes de son village ? Ne serait-il pas en train de faire une généralité, en donnant la description globale de tous les gens, dans tous les villages de France ? C’est la force du présent, de proposer plusieurs valeurs différentes… Et ici, nous comprenons vite, effectivement, que nous sommes bien, dans le refrain, avec un présent de vérité générale : cette chanson n’est pas juste anecdotique, elle ne décrit pas seulement le petit village, réel ou imaginaire, de Georges Brassens. Elle décrit tous les villages du monde, et la mentalité de tous ceux qui y habitent (du moins selon l’auteur ! – plus tard, Brassens creusera l’idée dans une célèbre autre chanson, mais ce n’est pas notre sujet.)
Grâce ici au présent de vérité générale, Brassens passe donc, en deux vers, de l’anecdotique à l’universel.
(Ou comment la grammaire explique le monde, et réciproquement.)

Pour la suite de la chanson, à partir du deuxième couplet, le portrait se précise. L’auteur ressent le besoin d’appuyer sa démonstration en prenant l’exemple d’un moment particulier, récurrent, où sa différence se fait sentir, où il n’est pas en phase avec la populace : « Le jour du quatorze juillet / Je reste dans mon lit douillet / La musique qui marche au pas / Cela ne me regarde pas / Je ne fais pourtant de tort à personne / En n’écoutant pas le clairon qui sonne. » Pour le dire autrement, tous les ans, il ne se lève pas pour aller assister au défilé du 14 juillet, et s’attire ainsi les foudres de ses voisins… Rappelons que nous sommes en 1952. La seconde guerre mondiale n’est terminée que depuis sept ans. La France subit encore les stigmates de l’occupation (par exemple, le système des « tickets de rationnement », limitant la quantité de pain ou de viande que chacun peut acheter quotidiennement, n’a été définitivement aboli qu’en 1949). Le patriotisme est alors érigé en vertu souveraine… Mais Brassens ne l’est guère, quant à lui, patriotique. Du moins considère-t-il sans doute que son patriotisme personnel est bien étranger au fait de regarder défiler des militaires au garde-à-vous…
Le présent utilisé dans ce couplet n’est plus le même que dans le début de la chanson, il s’agit du présent d’habitude. En effet, on comprend bien que cette bouderie opère tous les ans, le jour du 14 juillet. C’est bien ce jour-ci, année après année, que les divergences prennent jour.

Cependant, on réalise, en entendant le refrain pour la deuxième fois, que sa fin est modifiée : « Tout le monde me montre au doigt / Sauf les manchots, ça va de soi. » Vilain petit canard, acte 2 – la syntaxe reste identique, mais le lexique change. Pourtant c’est amusant, la valeur du présent suit la logique de celle du couplet. On n’est plus vraiment dans le présent de vérité générale, et pour être honnête, on se demande même si c’est encore un présent d’habitude : la force de la narration fait que l’on on voit bien les villageois pointer notre personnage du doigt, au sens propre comme au sens figuré… Et si ce portrait n’était pas juste un portrait ? Et si on était en train de nous raconter une histoire ?

Le troisième couplet perpétue l’ambiguité, grâce à l’adverbe de temps « quand », qui peut aussi bien désigner une habitude qu’un fait précis, s’étant déroulé à un moment donné : « Quand je croise un voleur malchanceux / Poursuivi par un cul-terreux / Je lance la patte et pourquoi le taire / Le cul-terreux se retrouve par terre / Je ne fais pourtant de tort à personne / En laissant courir les voleurs de pommes. » Pour résumer, l’auteur émet l’idée d’établir une hiérarchie entre les voleurs à l’étalage et les grands délinquants, et donne sa sympathie à ceux qui volent pour se nourrir… Mine de rien, en trouvant l’expression « voleur de pomme » et en la faisant rimer avec l’idée de ne faire « de tort à personne », il questionne la valeur du dicton ancestral « Qui vole un œuf, vole un bœuf » , en en retournant jusqu’à la paronymie. (Car c’est bien la paronymie de ce dicton qui en fait la puissance, et non la pertinence logique : si nous l’avons tous en tête, ce n’est pas parce que nous croyons intimement qu’un petit vol est aussi grave qu’un gros vol : c’est simplement parce que notre cerveau s’amuse de la proximité des phonèmes « œuf  » et « bœuf », qu’aucun lien étymologique n’explique par ailleurs). Ainsi, par ce couplet, le narrateur nous renvoie à l’idée de ces personnages de l’histoire littéraire qui ont volé par nécessité et qui l’ont payé très cher, par exemple Jean Valjean dans Les Misérables de Victor Hugo… Puisque nous vous disons que Brassens est un romantique !

Petite pause dans le portrait, retour du refrain. Une pause, vraiment ? Non, car la fin a a encore changé ! Vilain petit canard, acte 3 : « Tout le monde se rue sur moi / Sauf les culs-de-jatte, ça va de soi. » STOP ! Qu’est-ce qui a dérapé dans cette chanson ? Est-on toujours dans un portrait ? Bien sûr que non… Nous sommes bien dans une action : notre narrateur est arrêté par la foule vindicative !
De fait, c’est à cet instant de la chanson que nous comprenons notre erreur. Il n’y a jamais eu de présent de description dans cette chanson. Elle n’a jamais a jamais, non plus, comporté de présent d’habitude, ni même de présent de vérité générale (du moins l’auteur peut essayer de le prétendre). Non, depuis le début de la chanson, nous avons, en fait, un présent de narration, qui sert à nous raconter une histoire…

En terme de narration, on utilise la locution latine « in media res » lorsqu’une histoire débute directement au cœur de l’action, et la force de cette situation, ici, est qu’elle est cachée par le faux-portrait que Brassens nous fait de lui-même et de la société. Ce que nous avons pris, successivement, pour un présent descriptif (tiens, il parle de lui), puis pour un présent d’habitude (tiens, il parle de sa vie), et enfin pour un présent de vérité générale (tiens, il parle du monde) n’était que le récit d’une journée bien particulière, où les faits se sont enchaînés sans forcément qu’il les comprenne lui-même… C’était un 14 juillet, jour de défilé, mais il ne s’est pas levé, il n’a pas été patriotique. Un peu plus tard, il a été témoin d’un vol à l’étalage, et il est bien intervenu… mais pour laisser fuir le voleur. La colère de la foule s’est alors retournée sur lui, et il vient d’être arrêté. La chanson ne ronronne plus, elle ne fait plus le portrait de personne, elle raconte des faits. Couplets et refrain se mêlent dans ce récit, d’ailleurs le couplet suivant ne fait que quatre vers, le temps d’utiliser non plus le présent, mais le futur. Un futur à valeur de de prédiction, de certitude : « Pas besoin d’être Jérémie / Pour d’viner l’ sort qui m’est promis / S’ils trouvent une corde à leur goût / Ils me la passeront au cou. » L’auteur s’estime tellement inadapté à son monde, qu’il sait qu’on le tuera pour cela. Une position romantique à l’extrême : plutôt mourir que de m’adapter au monde…
(Cela ne ne vous rappelle personne ? Quelqu’un qu’on aurait… crucifié ? Rappelez-vous la référence à Jérémie…)

Alors, forcément le quatrième refrain enfoncera ce clou-là… Après les muets, les manchots et les culs-de-jatte, ce sont cette fois les aveugles qui ont la faveur du poète. À part ceux-là, les handicapés, les inadaptés de la vie auxquels il s’associe, tout le monde (oui, tout le monde : entendez la force de cette locution) viendra le voir pendu. « Bien entendu. »

Avant de vous laisser (enfin) écouter cette chanson, impossible de ne pas évoquer la dernière seconde de la vidéo ci-dessous, à 2’13 »… Ce sourire de Brassens, ce regard malicieux qui plisse au-dessus de la moustache, qui livre tout son humour dissimulé sous tant de blessures, et qui émeut jusqu’à la moelle.

Bonne écoute, et à dimanche prochain.

Au village, sans prétention
J'ai mauvaise réputation
Que je me démène ou que je reste coi
Je passe pour un je-ne-sais-quoi
Je ne fais pourtant de tort à personne
En suivant mon ch'min de petit bonhomme

Mais les braves gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux
Non, les braves gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux
Tout le monde médit de moi
Sauf les muets, ça va de soi

Le jour du quatorze juillet
Je reste dans mon lit douillet
La musique qui marche au pas
Cela ne me regarde pas
Je ne fais pourtant de tort à personne
En n'écoutant pas le clairon qui sonne

Mais les braves gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux
Non les braves gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux
Tout le monde me montre au doigt
Sauf les manchots, ça va de soi

Quand je croise un voleur malchanceux
Poursuivi par un cul-terreux
Je lance la patte et pourquoi le taire
Le cul-terreux se retrouve par terre
Je ne fais pourtant de tort à personne
En laissant courir les voleurs de pommes

Mais les braves gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux
Non les braves gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux
Tout le monde se rue sur moi
Sauf les culs-de-jatte, ça va de soi

Pas besoin d'être Jérémie
Pour d'viner l'sort qui m'est promis
S'ils trouvent une corde à leur goût
Ils me la passeront au cou

Je ne fais pourtant de tort à personne
En suivant les ch'mins qui ne mènent pas à Rome
Mais les braves gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux
Non les braves gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux
Tout le monde viendra me voir pendu
Sauf les aveugles, bien entendu

Histoire des arts :

La mauvaise réputation est une chanson écrite et composé par Georges Brassens, elle est présente sur l’album (on parlait alors de « 33 tours », car les disques vynil étaient lus sur un tourne-disque, à la vitesse de 33 tours par minute) du même nom, qui est le premier album de son auteur.

Nous sommes donc en 1952, et la chanson française est alors enkystée dans l’après-guerre. Si la soul commence à pointer son nez outre-atlantique, en France les ondes (longues, forcément, car les antennes sont rares, et réglementées par l’État) sont embouteillées des opérettes de Luis Mariano (atchic atchic…), des chansons aux accents franchouillards de Maurice Chevalier et des bluettes évanées de Tino Rossi. Charles Trenet est encore là, mais a l’image d’un chanteur vieillissant… Et c’est vrai que si La mer est une magnifique chanson, elle plait alors surtout pour ses vertus apaisantes dans le contexte de l’immédiat après-guerre (spoiler : il fera un magnifique come-back trois décennies plus tard). Bref : la chanson française ronronne, piétine, s’enlise.

Mais cela ne va pas durer. Sorti de nulle part (plus exactement : des cabarets parisiens, ou une certaine Patachou fait passer des auditions à tout-va à des inconnus capables d’attirer des spectateurs), un jeune homme de trente-et-un ans aux allures d’homme mûr, avec une moustache déjà fournie et des textes insolents, s’accompagnant lui-même à la guitare, simplement secondé d’une contrebasse, va révolutionner la chanson française : ses premières chansons, dont La mauvaise réputation et Le gorille (lorgnant vers le paillard) seront rapidement interdites à la radio : impossible de les y entendre, pendant de longues années…

Pourtant, Brassens va s’imposer en quelques années dans le cœur des Français, et deviendra même un « classique » de son propre vivant, ce qui ne manquait pas de l’étonner lui-même. Avec sa moustache, son éternelle pipe et sa guitare aux accords plus fins qu’il n’y paraît, il est devenu un chanteur emblématique, quasiment hors du temps, souvent imité, mais jamais égalé. Plus de deux cents chansons plus tard, il a fini par s’en aller, en octobre 1981. C’était un changement d’époque, plus rien ne serait jamais comme avant dans cette France qui avait changé son fusil politique d’épaule, quelques mois plus tôt. Le journal Libération en a pleuré, avec beaucoup de Français, en en tirant l’une de ses unes les plus emblématiques. Aujourd’hui, 149 écoles de France portent son nom au fronton (largement devant Jacques Brel : 47). Mais l’auteur de La mauvaise réputation aurait-il apprécié cet honneur ?

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

Vous aimerez aussi...