La picachanson n°26 : Manhattan-Kaboul

En cette année picassienne 2021-2022, nous vous proposons de continuer ensemble l'œuvre débutée l'année dernière : chaque dimanche (ou presque), nous découvrirons une chanson. Parce que les chansons sont le reflet de leur époque, elles transmettent et perpétuent des images de leur monde, et, par leur universalité, offrent un pont naturel avec le nôtre. Nous aborderons ainsi des chansons de tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… mais toujours en lien avec l'actualité. L'actualité du monde, l'actualité du collège, l'actualité de nos vies. Aussi, ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : pour sa deuxième saison, voici venir la picachanson !

25 picachansons, et encore aucune de Renaud. Voilà une injustice à réparer, et le moment est sans doute mieux choisi que jamais… Manhattan-Kaboul est en effet une chanson datant de 2002, qui relate des événements qui ont aujourd’hui exactement 20 ans : les attentats du 11 septembre 2001, et la guerre en Afghanistan qui s’en est ensuivie.

Le 11 septembre 2001, un quadruple attentat terroriste frappa les États-Unis : 4 avions de ligne détournés par des terroristes de l’organisation Al-Qaïda s’écrasent contre des bâtiments symboliques de la puissance américaine : les deux tours (dites « jumelles ») du World Trade Center à Manhattan (quartier central de New York) et le siège du département de la défense (le « Pentagone ») à Washington. (Le quatrième avion visait également Washington, mais une révolte de ses passagers civils, choisissant de se sacrifier, le fit finalement s’écraser dans un champ.) Le bilan humain de ces attentats fut de 2 977 morts et 6 291 blessés.

En réaction, le gouvernement américain exigea du gouvernement afghan (alors formé des Talibans) de lui livrer le commanditaire de ces attentats, Oussama Ben Laden, ce qu’ils se refusèrent de faire. S’en est suivi une guerre sur le sol afghan, autorisée par l’ONU, d’abord constituée d’offensives lourdes (en novembre et décembre 2001), détruisant les forces armées des Talibans. Une fois le pouvoir rendu à la démocratie afghane, s’en sont suivies de longues années d’une guérilla meurtrière, des centaines d’attentats tuant aveuglément des milliers de civils afghans. Le commanditaire des attentats du 11 septembre 2001 fut finalement tué, dix ans après les faits.

La chanson de Renaud (pseudonyme de Renaud Séchan), Manhattan-Kaboul, prend le parti de raconter ces événements par le point de vue de deux de ses victimes potentielles : un jeune homme portoricain (« quasiment new-yorkais ») qui aurait travaillé dans le World Trade Center au moment de la première explosion, et une « petite fille afghane, qui n’a jamais entendu parler de Manhattan. » Ces deux personnages n’ont bien sûr pas existé : c’est cette incroyable force de la fiction pour raconter le réel et nous le faire percevoir (élèves de 4e, cette phrase s’adressait à vous !).

Manhattan-Kaboul est la seule chanson de la discographie de Renaud qui soit un duo : il faut dire aussi que c’est une sorte d’exploit (a fortiori pour quelqu’un qui chante avec la voix merveilleuse d’Axelle Red) que de poser ses propres harmoniques vocales en accord avec celles de Renaud… qui chante, en effet, particulièrement faux. Il l’a d’ailleurs toujours reconnu lui-même, et en a même fait son fonds de commerce : Renaud était (nous n’employons ici le passé que parce que Renaud ne chante plus, mais il est toujours parmi nous) le chanteur qui ne savait pas chanter, et qui chantait quand même… La rebellitude incarnée jusqu’à la voix, criarde et éraillée, volontairement trainante et dissonante sur la fin des syllabes, quitte à ajouter des petites virgules destinées à la fois à cacher et à mettre en valeur ces défauts, et qui sont devenues sa signature : « tan, tan, tan… »

Mais, pour Manhattan-Kaboul, l’enjeu est différent. Renaud abandonne son habituel registre satirique, et chante, donc, en compagnie de la chanteuse belge Axelle Red. Et c’est pour une excellente raison… Renaud s’en expliquait ainsi dans un article au journal Le Monde, en 2005 : « En aucun cas je n’ai pensé sacrifier à la mode des duos. Je n’en avais jamais fait jusque-là et m’en passais fort bien. Mais dès l’écriture des premières lignes de la chanson, dès que j’ai compris que mon stylo me dirigeait vers l’histoire commune de deux individus, l’un homme, l’autre femme, l’évidence du duo s’est imposée. »

Et donc, Renaud, par sa voix, incarne ce jeune new-yorkais d’origine portoricaine (rappelant que les États-Unis sont une terre d’immigration), alors qu’Axelle Red incarne cette petite fille afghane, qui n’a (elle non plus) rien demandé à personne… Pour le premier, « un 747 s’est écrasé dans ses fenêtres »… il est « redevenu poussière » (précision historique : la violence de l’explosion fit qu’effectivement on ne retrouva pas les corps des victimes : ils furent « pulvérisés », au sens littéral du terme) et ne deviendra pas « maître de l’univers » (référence au fameux « rêve américain » que Renaud cite dans le couplet suivant, et qui vante la méritocratie absolue : chacun peut rêver de réussir, sans limite). Pour la deuxième, son « quotidien, c’est la misère et la guerre », « les bombes ont rasé [son] village » et, espère-t-elle, elle ne sera « plus jamais esclave des chiens », en référence à la manière dont les Talibans traitent les femmes.

Ces deux personnages étaient ainsi « Deux étrangers au bout du monde » : des étrangers l’un pour l’autre, mais aussi, peut-être, des étrangers pour leur propre pays. Et ils ont connu le même sort : « Pulvérisés, sur l’autel de la violence éternelle. ».

Rappelons, comme le disait le poète Paul Valéry : « La guerre, c’est le massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent et ne se massacrent pas. »

20 ans plus tard, l’histoire se répète pour les Afghans, et notamment les petites filles, qui, à nouveau, n’ont plus le droit d’aller à l’école.

Bonne écoute, et à dimanche prochain.

Le clip de Manhattan-Kaboul, chanté par Renaud et Axelle Red

Manhattan-Kaboul
Paroles : Renaud / Musique : Jean-Pierre Bucolo

Petit Portoricain,
bien intégré quasiment New-Yorkais,
Dans mon building tout de verre et d'acier,
Je prends mon job, un rail de coke, un café.

Petite fille Afghane,
de l'autre côté de la Terre,
Jamais entendu parler de Manhattan,
Mon quotidien c'est la misère et la guerre.

Deux étrangers au bout du monde, si différents ;
Deux inconnus, deux anonymes, mais pourtant
Pulvérisés, sur l'autel
de la violence éternelle.

Un 747
s'est explosé dans mes fenêtres ;
Mon ciel si bleu est devenu orage
Lorsque les bombes ont rasé mon village.

Deux étrangers au bout du monde, si différents,
Deux inconnus, deux anonymes, mais pourtant
Pulvérisés, sur l'autel
de la violence éternelle.

So long, adieu mon rêve américain
Moi, plus jamais esclave des chiens
Ils t'imposaient l'Islam des tyrans
Ceux là ont-ils jamais lu le Coran ?

Suis redevenu poussière,
Je serai pas maître de l'univers
Ce pays que j'aimais tellement serait-il
Finalement colosse aux pieds d'argile.

Les dieux, les religions,
Les guerres de civilisations,
Les armes, les drapeaux, les patries, les nations
Font toujours de nous de la chair à canon.

Deux étrangers au bout du monde, si différents ;
Deux inconnus, deux anonymes, mais pourtant
Pulvérisés, sur l'autel
de la violence éternelle.

Deux étrangers au bout du monde, si différents ;
Deux inconnus, deux anonymes, mais pourtant
Pulvérisés, sur l'autel
de la violence éternelle.

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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