La picachanson n°20 : Le cinéma

Régulièrement, en cette année picassienne 2020-2021, le collège Picasso vous fait découvrir une chanson. De tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… Aux confluences de tous les arts et de toutes les traditions, la chanson est sans doute un art mineur… ou plutôt c’est ce qu’elle aime bien nous faire croire, pour nous toucher plus facilement ! Ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos cœurs : voici venir la picachanson !

Le mercredi 19 mai, ce sera enfin la réouverture des cinémas. Nous attendons tous de délaisser enfin ces minuscules, innombrables et envahissants écrans numériques pour nous blottir à nouveau dans les confortables fauteuils, retrouver les salles obscures et redécouvrir l’anonyme et réconfortant noir plongeant la salle dans l’imminence du générique de début du film. Parmi tous les auteurs de chansons qui ont abordé le thème du cinéma, mettons en aujourd’hui en lumière la version de Claude Nougaro, qui chantait justement, en 1962, Le cinéma.

Car, déjà, le cinéma de Nougaro ne se passe dans une salle de cinéma. Nougaro jouait alors sur l’expression « se faire du cinéma », c’est-à-dire s’inventer, s’imaginer une vie improbable qui a peu de chances de nous arriver. Et l’objet des rêves du narrateur de cette chanson, c’est visiblement une femme, qu’il tutoie. C’est à elle qu’il s’adresse dans cette chanson (on dit qu’il l’apostrophe), débutant sa chanson par une magnifique antithèse jouant sur les adjectifs antonymes « blanc » et « noir ». : « Sur l’écran noir de mes nuits blanches / Moi je me fais du cinéma / Sans pognon et sans caméra / Bardot peut partir en vacances / Ma vedette c’est toujours toi… »

Mais on comprend vite qu’elle n’entendra jamais cette chanson, car il n’aura jamais le courage de lui chanter : « Pour te dire que je t’aime, rien à faire, je flanche / J’ai du cœur mais pas d’estomac ». Le simple fait de lui dire tout cela relève déjà du « cinéma » du narrateur…

Ainsi, le cinéma de cette chanson est tout à fait métaphorique : le film que le narrateur suit, c’est celui qu’il se fait dans sa tête : un « gros plan » sur les hanches de celle qui hante ses esprits, puis un « travelling panorama » sur son corps. Lui, grand et musclé comme un acteur (« Un mètre quatre-vingt / Des biceps plein les manches »), surfant sur les clichés, il la « prend dans ses bras » et la suite suit naturellement : « Le lit arrive en avalanche ». Tout est facile, au cinéma…

Mais, lorsqu’elle sonne vraiment à sa porte, notre narrateur n’a plus les mêmes assurances. On a eu beau répéter, on n’est pas toujours prêt pour le grand soir. Au lieu de l’étreinte rêvée, il se contente d’une parole banale (« Comment ça va ? ») et, au lieu de faire le grand saut, il l’emmène, cette fois-ci pour de vrai… au cinéma.

…comme nous tous, à partir de mercredi prochain ? Bon dimanche à tous avec cette picachanson, et à dimanche prochain.

Le cinéma
Claude Nougaro

Sur l’écran noir de mes nuits blanches
Moi je me fais du cinéma
Sans pognon et sans caméra
Bardot peut partir en vacances
Ma vedette c’est toujours toi…

Pour te dire que je t’aime, rien à faire, je flanche 
J’ai du cœur mais pas d’estomac
C’est pourquoi je prends ma revanche
Sur l’écran noir de mes nuits blanches
Où je me fais du cinéma 

D’abord un gros plan sur tes hanches
Puis un travelling panorama
Sur ta poitrine grand format
Voilà comment mon film commence

Souriant, je m’avance vers toi…
Un mètre quatre-vingt,
Des biceps plein les manches,
Je crève l’écran de mes nuits blanches
Où je me fais du cinéma…
Te voilà déjà dans mes bras…
Le lit arrive en avalanche…

Sur l’écran noir de mes nuits blanches
Où je me fais du cinéma,
Une fois, deux fois, dix fois, vingt fois,
Je recommence la séquence
Où tu me tombes dans les bras…

Je tourne tous les soirs y compris le dimanche…
Parfois on sonne, j’ouvre, c’est toi…
Vais-je te prendre par les hanches
Comme sur l’écran de mes nuits blanches ? 
Non, je te dis : « Comment ça va ? »
Et je t’emmène au cinéma.

Histoire des arts

Né à Toulouse (ville qu’il célèbrera souvent dans ses chansons, notamment, bien sûr avec celle-ci) en 1929 d’un père chanteur d’opéra et d’une mère Premier Prix de piano au conservatoire, Claude Nougaro a construit son univers musical entre les rythmes syncopés du jazz, les arabesques du mambo, les harmonies du blues et la musique des mots. C’est la rencontre avec le poète Jacques Audiberti qui a déterminé les premières couleurs de ses chansons, mais c’est surtout la rencontre avec Michel Legrand, alors jeune compositeur également fou de jazz, qui a changé sa vie. C’est ainsi que l’album Le cinéma (contenant la chanson qui nous intéresse aujourd’hui) sort en 1962, entièrement composé avec celui qui gagnera par la suite à Hollywood trois oscars pour ses mythiques musiques de film… Comme quoi chanson et cinéma sont définitivement indissociables…

Seul morceau composé par un autre compositeur sur cet album, la fameuse chanson Le jazz et la java, composée par Jacques Datin en adaptant une chanson de Dave Brubeck (avec même des phrases musicales empruntées au compositeur autrichien du XVIIIe siècle Joseph Haydn), témoignait déjà joliment de la façon dont Nougaro maniait les mots pour leur musicalité, leur rythme et même… leur personnalité. Ainsi, c’est dit : les mots ont une âme. C’est indiscutable, en tout cas Claude Nougaro l’a prouvé.

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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