La picachanson n°16 : La grenade

Chaque dimanche, en cette année picassienne 2020-2021, le collège Picasso vous fait découvrir une chanson. De tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… Aux confluences de tous les arts et de toutes les traditions, la chanson est sans doute un art mineur… ou plutôt c’est ce qu’elle aime bien nous faire croire, pour nous toucher plus facilement ! Ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos coeurs : voici venir la picachanson !

La picachanson n°16 a été dégoupillée en 2017, mais elle résonne encore, car elle a explosé avec quelques mois de retard. Après tout, elle porte bien son nom, La Grenade… Une chanson résolument féministe, délibérément combative, ferme et absolue, où Clara Luciani, son autrice-compositrice-interprète, nous livre son regard sur le monde. Un regard sans violence, mais non sans passion. Le sexisme en question, mais sans questionnement, en forme d’avertissement. Clara Luciani ne tolère plus, n’excuse plus, ne discute plus. Elle prévient.

Sous son sein, c’est-à-dire en elle, mais aussi au cœur de sa féminité, la colère est prête à exploser. Clara Luciani laisse éclater la force des femmes, sans rien nier de leur féminité. Dans une interview au Monde, elle explique : « J’ai écrit la chanson avant que l’affaire Weinstein n’éclate. J’en ai ressenti le besoin après une tournée que je faisais en solo, accompagnée d’une ingénieure du son. Quand nous arrivions dans une salle, les mecs nous regardaient souvent comme deux ovnis, en faisant des blagues pourries du style : “On vous montre comment brancher une prise ?” Ajouté à d’autres remarques comme “Mais tu écris tes chansons ?” ou “T’es drôle pour une fille”, ça a fini par me peser. »

Dans cette chanson, Clara Luciani utilise une arme redoutable des poètes : l’apostrophe. L’apostrophe, c’est cette manière de s’adresser directement à son interlocuteur, en supprimant tout intermédiaire : Lamartine réclamait que les horloges s’arrêtent (« Ô temps, suspends ton vol) » ; Homère s’adressait à la muse dans l’Odyssée, pour lui réclamer l’histoire des aventures mythologiques de ses héros (« Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif : celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra, voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d’usages, souffrant beaucoup d’angoisses dans son âme sur la mer pour défendre sa vie et le retour de ses marins. ») ; Rimbaud parlait à la Nature elle-même, l’implorant de cajoler le Dormeur de son petit Val, dont nous ne connaissons pas encore le sort : « Nature, berce-le tendrement, il a froid. »

Mais un auteur en particulier a utilisé l’apostrophe à la manière de Clara Luciani dans La Grenade : dès dès les premiers mots de l’œuvre, en interpellant directement et carrément son interlocuteur, et en le tutoyant. Et c’est Michel de Montaigne, dès 1572, en introduction des fameux Essais : « Voici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès le début que je ne m’y suis fixé aucun autre but que personnel et privé ; je ne m’y suis pas soucié, ni de te rendre service, ni de ma propre gloire : mes forces ne sont pas à la hauteur d’un tel dessein. » Montaigne se cache derrière une vertueuse fausse modestie, mais il n’en avertit pas moins son lecteur, quand Clara Luciani utilise elle l’impératif : « Prends garde ! » Foin de détours, l’entreprise est moins intime, mais tout aussi vitale…

À la fois chanson d’amour et chanson de combat, La Grenade est devenu l’hymne de femmes touchées par un autre fléau : le cancer du sein. Forcément : « Sous mon sein, la grenade »… Au magazine en ligne Sourdoreille, Clara Luciani expliquait ainsi, en 2018, « Il y a quelque chose de la guérison dans cet album. Moi, je pense à la guérison du chagrin d’amour, mais en fait ça peut être guérir d’une maladie. On compare souvent l’amour à une maladie d’ailleurs. »

Dans cette même interview, l’autrice nous livre sa plus belle citation, empruntée au peinte allemand Otto Dix : « Tout art est exorcisme ». Et elle ajoute, lumineuse : « Je suis tellement sensible, tellement touchée par tout que j’ai besoin de m’extérioriser, sinon j’étouffe. Je ne sais pas comment font les gens qui n’ont pas ça. C’est garder ses démons pour soi. Je suis admirative quelque part, moi je ne pourrais pas. Dans la vie quand il t’arrive un truc pourri soit tu restes dans ton lit et tu sors plus soit tu fais pousser des fleurs sur le fumier. »

On ne saurait mieux dire. Bonne écoute (attendez la fin de la chanson pour exploser) et à dimanche prochain.

Hé toi !
Qu'est-ce que tu regardes ?
T'as jamais vu une femme qui se bat

Suis-moi !
Dans la ville blafarde
Et je te montrerai comme je mords, comme j'aboie

Prends garde !
Sous mon sein, la grenade
Sous mon sein, là, regarde
Sous mon sein, la grenade
(x2)

Hé toi !
Mais qu'est-ce que tu crois ?
Je ne suis qu'un animal déguisé en madone

Hé toi !
Je pourrais te faire mal
Je pourrais te blesser, oui, dans la nuit qui frissonne

Prends garde
Sous mon sein, la grenade
Sous mon sein, là, regarde
Sous mon sein, la grenade
(x2)

Hé toi !
Qu'est-ce que tu t'imagines?
Je suis aussi vorace
Aussi vivante que toi

Sais-tu…
Que là sous ma poitrine
Une rage sommeille (une rage sommeille)
Que tu ne soupçonnes pas ?

Prends garde !
Sous mon sein, la grenade
Sous mon sein, là, regarde
Sous mon sein, la grenade
Prends garde !

Sous mon sein, la grenade
Sous mon sein, là, regarde
Sous mon sein, la grenade
Prends garde…

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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