La picachanson n°15 : Anouchka

Chaque dimanche, en cette année picassienne 2020-2021, le collège Picasso vous fait découvrir une chanson. De tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… Aux confluences de tous les arts et de toutes les traditions, la chanson est sans doute un art mineur… ou plutôt c’est ce qu’elle aime bien nous faire croire, pour nous toucher plus facilement ! Ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos coeurs : voici venir la picachanson !

Il y a un an pile poil, le 21 janvier 2020, sortait le premier album de Suzane, nommé Toï Toï. Un album qui lui a porté chance. Un magnifique album, que Suzane a pu chanter devant un public souvent virtuel, confinement oblige… Pour des sessions à l’incroyable intensité. Jamais des regards caméra n’avait eu ce sens-là…

Nous parlions de chance, car le titre de cet album est justement emprunté à une ancienne expression allemande, « toï, toï, toï », permettant de souhaiter la réussite de quelqu’un, notamment dans les théâtres. En effet, et c’est bien connu, les artistes sont superstitieux, et on ne leur souhaite pas directement « bonne chance » : ça porte la poisse ! Comme si évoquer la réussite revenait nécessairement à convoquer le mauvais sort… Du coup, le pas-de-côté est de rigueur : en France, on dit simplement « merde » aux gens qui rentrent sur scène. Aucune insulte, au contraire… On n’y répond pas par « merci » (il ne faudrait pas éventer l’astuce !), mais par le silence, ou un discret « je prends ». Il y a une raison historique à l’emploi de ce mot singulier : à l’époque du théâtre Classique (XVIIe siècle), on venait au théâtre en calèche. Les chevaux attendaient donc devant le théâtre. Plus la pièce avait du succès, et plus longue était l’attente, augmentant mécaniquement la quantité de crottin répandue… Ainsi, l’on pouvait mesurer la réussite d’une pièce à la saleté de la chaussée…

Poussant l’idée jusqu’à l’antiphrase (un propos donnant le message inverse de son sens littéral), les Anglais utilisent l’expression « Break a leg ! » (Casse-toi la jambe !) ; les Russes s’exhortent à ne récolter « ni duvet, ni plume » (comprendre : n’attraper aucun gibier) ; les Danois se souhaitent « Knæk og bræk » (ce que l’on peut traduire, en préservant la paronymie, par « fissure et brisure ») ; et les Italiens s’exclament « In bocca al Lupo ! » (« Dans la gueule du loup.»). Et nos Allemands, donc ? Leur tradition était originellement de cracher trois fois par terre, pour conjurer le mauvais sort (le sol des théâtres était alors en terre battue). Pour remplacer ces trois crachats, l’habitude vint de citer trois fois le nom du diable (« Teufel, teufel, teufel »), tout en touchant du bois. Cette expression se raccourcit ensuite en un sonore « toï, toï, toï ». Et voici le titre de l’album.

Cet album contient quatorze chansons, il est ouvertement autobiographique, notamment par sa troisième chanson, qui porte le nom de son autrice, Suzane, (elle raconte la vie d’une chanteuse en devenir, qui doit gagner sa vie en étant serveuse, et dont les parents sont inquiets…) Mais aussi par la chanson P’tit gars, qui raconte le coming out d’un jeune garçon. À la manière de Flaubert (qui avait proclamé « Emma Bovary, c’est moi »), Suzane a compris que s’incarner dans un autre, c’est une façon, aussi, de parler de soi… Elle expliquait récemment, dans une interview au journal 20 minutes : « Ressentir le rejet, c’est très dur, pour n’importe qui, mais quand ce rejet vient de la famille ou des gens qui font partie de notre univers, ça peut être encore plus violent et destructeur. J’avais envie que n’importe quelle personne qui écoute cette chanson puisse ressentir ce rejet, même sans être concerné. J’aimerais que cela puisse faire changer d’avis à des parents, qu’ils se rendent compte qu’avec les mots qu’ils disent à leurs enfants, ils les broient. C’est dur, après, de se relever de ce genre de trucs. Je voulais que le p’tit gars qui écoute cette chanson se sente moins seul. »

Anouchka est la dernière chanson de l’album. Anouchka, c’est l’histoire d’un regard. Une rencontre. Une jeune femme rencontrée à l’arrêt de bus. Avec son nom « de poupée russe », elle est « plus belle qu’Angelina », elle « jolie, mais pas que ça », elle a « un truc en plus ». Elle « des larmes dans ses yeux verts quand elle écoute Julien Clerc, surtout « Ma préférence à moi » ». Elle est « plutôt solitaire », mais « pas pour faire le fille-mystère » : c’est « la plus belle fille du lycée », et « les garçons pleurent en secret quand elle passe sans les regarder ».

Le regard, justement. Celui d’Anouchka, qu’elle ne dispense pas. Celui de Suzane, pendant cette hypnotisante session. Plongez-vous dans ses yeux, pendant qu’elle chante : il n’y a pas de doute : cette histoire, c’est la sienne. Dans cette même interview, elle nous dit « Anouchka est une chanson qui compte beaucoup pour moi. J’ai mis longtemps à l’écrire. Anouchka est quelqu’un que je connais. Je n’avais pas envie d’abîmer cette histoire. »

Et ce regard, donc. Il revient, il est là. C’est la dernière phrase de la chanson. C’est la dernière phrase de l’album. « Ce matin à l’arrêt de bus, à croire que j’ai un truc en plus, elle me regarde, moi ; A-nouch-ka. »

Plongez avec Suzane dans les yeux d’Anouchka, et à dimanche prochain.


Elle a le nom d’une poupée russe
Deux grains de beauté posés par là
J’l’ai rencontrée à l’arrêt de bus
Anouchka

Elle est plus belle qu’Angelina
Jolie mais, pas que ça
Elle a un truc, un truc en plus
Anouchka

Elle a des larmes dans ses yeux verts
Quand elle écoute Julien Clerc
Surtout « ma préférence à moi »

C’est pas pour faire la fille mystère
Elle est plutôt solitaire
Elle dit qu’elle aime sa vie comme ça

Alors les garçons pleurent
Ils pleurent en secret
Leur ego se meurt
Sur leurs joues trempées
Alors les garçons pleurent
Font des simagrées
Quand Anouchka passe
Sans les regarder
Quand Anouchka passe
Sans les regarder

Les histoires d’amour au ciné
Elle dit souvent qu’c’est mal joué
Qu’elle ne s’y reconnaît pas

Qu’elle va pas non plus s’excuser
De n’pas trouver Brad Pitt parfait
Quand ses amies la montrent du doigt
Anouchka

La plus belle fille du lycée
n’est jamais accompagnée
Et sa famille se demande pourquoi

Pourquoi les garçons pleurent
Ils pleurent en secret
Leur ego se meurt
Sur leurs joues trempées
Alors les garçons pleurent
Font des simagrées
Quand Anouchka passe
Sans les regarder
Quand Anouchka passe
Sans les regarder

Ce matin à l’arrêt de bus
À croire que j’ai un truc en plus
Elle me regarde moi
Anouchka

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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