La picachanson n°10 : Les quatrièmes de couverture

Chaque dimanche, en cette année picassienne 2020-2021, le collège Picasso vous fait découvrir une chanson. De tous les styles et de toutes les époques, de tous les genres musicaux… Aux confluences de tous les arts et de toutes les traditions, la chanson est sans doute un art mineur… ou plutôt c’est ce qu’elle aime bien nous faire croire, pour nous toucher plus facilement ! Ouvrez vos chakras, vos oreilles et vos coeurs : voici venir la picachanson !

L’angoisse de la page blanche. Tous les auteurs vous en parleront, et notamment les auteurs de chansons. À quoi l’inspiration se joue-t-elle ? Un mot, une idée, une expression… Quelque chose qui accroche. Et puis pour le début d’un texte, il s’agit de faire des choix. Opter pour un début en fanfare, une plongée directe dans l’action (in media res), ou au contraire faire le choix d’une longue description apaisante (les élèves ayant lu Des souris et des hommes, rappelez-vous…). Un dialogue ? Une interrogation muette (La condition humaine de Malraux) ?

L’auteur de ces lignes, pourtant, a une angoisse différente : celle de la page… déjà un peu noircie. Après tout, c’est facile d’avoir l’inspiration pour le début d’un texte. Il suffit d’une idée. D’accrocher l’air du temps. De laisser libre cours à son clavier. Que du plaisir… Mais la suite à ce début, elle, doit être cohérente avec lui… Et alors débute le travail. Ce n’est pas le tout de commencer un texte, encore faut-il le continuer… Commencer à écrire, c’est amusant. Continuer à rédiger, c’est contraignant.

Ainsi, si des poignées de picachansons entamées sont coincées dans les tuyaux du site, leur auteur n’a aucune envie de les reprendre au stade où il les a laissées. Plus tard, peut-être… Ou jamais. Parce qu’il s’agit d’abord de plaisir, et que si la contrainte s’y mêle… à quoi bon ? Personne n’est obligé de lire ces lignes, il ne sera pas dit qu’elles seront écrites sans la même liberté.

C’est pourquoi l’actualité donne son sens à cette rubrique : pourquoi replonger dans des chansons du passé si ce n’est pour les relier à des faits qui nous concernent, ici et maintenant ? Rappelons, avec Confucius, que l’expérience est une lanterne qui s’accroche dans le dos, et qui n’éclaire que le chemin déjà parcouru… Cette rubrique picachansesque s’efforce donc de remettre la lanterne devant nous, pour que l’expérience révèle au moins les pas que nous en sommes en train de faire, à défaut d’en illuminer la direction…

Et cette semaine c’est une information parue aujourd’hui dans le journal La Croix (mais vous la trouverez à peu près partout) qui nous a intéressé : Les bouquinistes de Paris lancent leur site de vente en ligne.

Les bouquinistes ! Quel meilleur thème en cette période de confinement où le tourisme reste proscrit, où les librairies viennent de timidement réouvrir…

Les bouquinistes, ce sont ces petites échoppes dispersées le long des quais de la Seine, à Paris, abritant sous des mini-rayonnages en zinc d’inépuisables trésors de livres neufs et d’occasion, incroyables incunables toujours renouvelés…

On devient bouquiniste par passion, car les conditions de travail sont plutôt précaires. Les bouquinistes sont ainsi souvent des experts dans leurs domaines. Ici, découvrez Jean-Pierre Mathias, éminent bouquiniste quai de Conti, à quelques dizaine de mètres de l’académie française et face au Louvre…

Les bouquinistes parisiens ne payent ni taxe ni loyer mais doivent respecter un règlement strict concernant leur commerce. Les emplacements vacants sont attribués et réglementés par la Ville de Paris. Les autorisations d’occupation sont d’une durée de 5 ans et il y a souvent… plus de quinze ans d’attente pour obtenir une licence !

Les bouquinistes offrent ainsi plus de 3 kilomètres de promenade historico-littéraire dans la capitale… * À l’origine des bouquinistes, il y a le mot « bouquin », synonyme du mot « livre » en langage familier (les élèves de troisième le savent bien, eux qui ont dû analyser ce mot dans leur devoir commun de français, utilisé par l’autrice Annie Ernaux). Imprimé pour la première fois en 1459, il est alors orthographié « boucquain » et devient « bouquin » vers la fin du XVIe siècle. Il est issu du mot flamand « boeckin » signifiant petit livre (au sens de livre de peu de valeur ou peu estimé), dérivé lui-même du néerlandais médiéval « boek » : livre. La première apparition du terme « bouquiniste » est relevée dans un dictionnaire en 1752, avec cette définition : « Qui se dit des vendeurs de vieux livres. » Le terme « bouquiniste » est ensuite apparu dans la 8e édition du dictionnaire de l’Académie française, en 1932.

Mais vous nous direz… et la picachanson promise ? Tout venant à point à qui sait attendre, la voici. Et c’est un habitué de cette rubrique qui revient nous dire bonjour, avec son style faussement nonchalant. Car c’est peut-être Vincent Delerm (souvenez-vous de la Picachanson n°1) qui a évoqué les bouquinistes avec le plus de poésie, dans sa chanson Les quatrièmes de couverture.

La quatrième de couverture d’un livre, c’est sa dernière page, cette page du livre posé à l’envers, sur laquelle on se précipite souvent… C’est à la fois une amie intime et la pire ennemie des professeurs-documentalistes et des professeurs de français, car elle peut tout autant donner envie aux élèves d’ouvrir le livre que le décourager à jamais d’y jeter même un œil…

La quatrième de couverture fait partie de ce qu’on appelle le paratexte, c’est-à-dire l’ensemble des éléments écrits qui vont avec le texte original écrit par l’auteur, mais qui n’en font pas partie (car non, ce ne sont pas les auteurs, mais bien les éditeurs qui écrivent les quatrièmes de couverture…). On y trouve généralement un résumé du début du livre, qui en divulgâche (qui spoile, si vous préférez) d’ailleurs souvent une partie non-négligeable…

(Petit conseil de prof de français : ne lisez pas les quatrièmes de couverture !)

Dans cette chanson, comme à son habitude, Vincent Delerm se sert du prétexte de son thème pour une histoire d’amour. La chanson commence forcément chez un bouquiniste, quai des Grands-Augustins (repérez-vous sur la carte ci-dessus, c’est juste en face de l’Île de la Cité, à quelques encâblures de la cathédrale Notre-Dame de Paris). Le narrateur utilise d’emblée le pronom « nous » : « nous tournons les pages à l’improviste devant l’étalage d’un bouquiniste », en apostrophant sa partenaire… Ce sera donc une déambulation livresque en couple, entre deux bibliophiles… Sauf que ce « nous » n’a pas d’autre existence que littéraire : il ne connaît pas la jeune femme qui s’adonne à la même occupation que lui : « Je ne vous connais pas, je vous frôle, là sur le quai, épaule contre épaule ». Les livres, ici, ne sont que prétexte à fantasme, à regards, à enquête purement intellectuelle… et à un petit jeu d’apparence, dont nous ne saurons jamais s’il est partagé par les deux personnages… La chanson se conclura en effet sur cette affirmation allusive : « Sur les quatrièmes de couverture Nous cherchons la même aventure. », sans que l’on sache si l’aventure en question est celle de l’amour, ou de la littérature… Comme dans certains poème de Charles Baudelaire (voir À une passante…), nous pouvons sans mal imaginer que l’auteur, ici, aime davantage (encore) la sensation du coup de foudre que la personne objet du désir elle-même… L’image-même du romantisme.

*

Vincent Delerm adorant pratiquer le name dropping (le fait de citer des noms propres dans son texte), cette situation est forcément idéale pour se livrer à une liste de volumes à la fois drôlatique et réjouissante, régressive et cultivée. On aura ainsi droit à l’évocation de ces livres, défilant entre les mains des deux protagonistes, et lui permettant de construire sa propre image de la jeune fille, sans oublier de s’inquiéter de la sienne :

« Une biographie de Signoret / Voilà le genre de choses qui vous plaît. »

« Un storyboard de Fellini / Le genre de truc qui vous fait lever la nuit. »

« Emportez-vous à Maisons-Laffite / Ce Boris Vian en 10/18 ? »

« Je connais bien votre poignet / Je connais vos mains, votre bracelet./ J’aime la manière dont vous reposez / Tristan Corbière sur le côté. »

« Qu’allez-vous donc penser de moi si
J’attrape en rayon « Les années Platini » ? »

« Finalement, je préfère me rabattre / Sur la NRF de 54. »

« Un vieux Sempé en Livre de poche / Le genre de truc qui nous rapproche. »

« Guide du Routard du Sri Lanka / Dieu soit loué, on ne se connaît pas. »

« Hitchkock-Truffaut : les « Entretiens » / Nous avons tant de choses en commun… »

Puisque nous en avons désormais pris l’habitude, peut-être retrouverons-nous régulièrement Vincent Delerm, pour d’autres déambulations en chansons. Et pourquoi pas toutes les dix picachansons ? En attendant, bonne écoute, et à dimanche prochain !



23 juillet, Paris s'éteint
Et sur le Quai des Grands Augustins
Nous tournons les pages à l'improviste
Devant l'étalage d'un bouquiniste

Je ne vous connais pas, je vous frôle,
Là sur le Quai, épaule contre épaule.
Nous jetons en même temps un œil sur
Les quatrièmes de couverture.

Une biographie de Signoret
Voilà le genre de choses qui vous plaît.
Un storyboard de Fellini
Le genre de truc qui vous fait lever la nuit.

Je vous devine à Juan-les-Pins
Un Presse Pocket entre les mains
Emportez-vous à Maisons-Laffite
Ce Boris Vian en 10/18 ?

Je connais bien votre poignet
Je connais vos mains, votre bracelet.
J'aime la manière dont vous reposez
Tristan Corbière sur le côté.

Qu'allez-vous donc penser de moi si
J'attrape en rayon « Les années Platini » ?
Finalement, je préfère me rabattre
Sur la NRF de 54

300 pages sur la guerre d'Espagne
Le genre de chose qui nous éloigne
Un vieux Sempé en Livre de poche
Le genre de truc qui nous rapproche

Guide du Routard du Sri Lanka
Dieu soit loué, on ne se connaît pas.
Hitchkock-Truffaut : les « Entretiens »
Nous avons tant de choses en commun…

23 juillet, Paris s'éteint
Et sur le Quai des Grands Augustins
Nous tournons les pages à l'improviste
Devant l'étalage d'un bouquiniste

Je ne vous connais pas, je vous frôle,
Là sur le Quai, épaule contre épaule.
Sur les quatrièmes de couverture
Nous cherchons la même aventure.
Sur les quatrièmes de couverture…

(* Les photos et informations sur les bouquinistes ont été empruntées sur le site de la ville de paris, cliquez ici.)

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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