La picachanson (de l’été) n°61 : Jaurès

Parce qu’il n’y aucune raison d’arrêter d’écouter des chansons, la Picachanson vous offre du rab pendant les vacances ! Chaque dimanche, nous vous proposons notre sélection de chansons d’été, forcément inoxydables. À écouter l’oreille décontractée, en profitant de l’été.

Nous sommes le 31 juillet, et c’est une date historique, qui concerne notamment le programme d’histoire de 3e. C’est en effet un vendredi 31 juillet qu’en 1914, Jean Jaurès fut assassiné. Jacques Brel en fit une chanson, figurant sur son dernier album, en 1977. Le refrain de cette chanson, lancinant et entêtant, n’est composé que d’une unique question : « Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? »

Professeur de philosophie, journaliste, historien, Jean Jaurès devient le député de Carmaux (Tarn), cité ouvrière, en 1893. C’est un remarquable orateur, qui mène un combat inlassable et passionné contre toutes les grandes injustices. Rapidement, il jouit d’une immense popularité, incarnant le progrès et montrant une capacité d’indignation qui séduit les électeurs. Un spécialiste de l’histoire du socialisme, Gilles Candar, le résume ainsi : « C’est le champion de toutes les causes humaines, capable de s’émouvoir et de se battre contre l’intolérable, qu’il s’agisse des massacres d’Arméniens à la fin du XIXe et au début du XXe siècle ou, ce qui était alors moins fréquent, de Marocains par les troupes françaises, de la misère ouvrières dans les caves d’Armentières, ou encore de la « peine immonde », la guillotine, qui déshonore la démocratie. Le sentiment que Jaurès dépasse de très loin l’horizon politique, qu’il symbolise « un moment de la conscience humaine » explique la popularité, voire le culte dont il fait l’objet. »

Or, le soir du vendredi 31 juillet 1914, alors que Jean Jaurès dîne avec deux collaborateurs au café du Croissant, rue Montmartre, à Paris, un homme se dresse dans l’encadrement de la fenêtre, et tire trois coups de revolver. Deux balles tuent sur le coup le responsable socialiste. Un cri fuse dans le restaurant : « Ils ont tué Jaurès ! »

Le drame survient alors que les Français, comme les autres Européens, commencent tout juste à prendre conscience de la gravité de la situation internationale. L’assassinat de celui qu’on surnommait « l’apôtre de la paix » ruine l’ultime espoir d’éviter la guerre générale et va souder au contraire toute la nation dans « l’Union sacrée », qui précipitera la France toute entière dans la première guerre mondiale…

Jean Jaurès était effectivement un militant de la paix. Depuis une dizaine d’années, il ne cessait de lutter contre la survenue de cette guerre franco-allemande qui ne cessait de poindre, et dont personne ne mesurait encore la future ampleur. Le 25 mai 1913, dans la ville du Pré-Saint-Gervais, il avait tenu un discours fameux, devant 150 000 personnes, contre la loi dite des « trois ans », qui allongeait le service militaire obligatoire d’un an. Il avait rappelé le mot d’ordre de grève générale décidé par l’Internationale ouvrière en cas de déclenchement de la guerre.

Une célèbre photo de Jean Jaurès, prise pendant son discours du Pré-Saint-Gervais, le 25 mai 1913.

Aussi, quand son assassin, Raoul Villain, l’abattit le 31 juillet 1914, c’était le signal que les chevaux étaient désormais lâchés. Rien ne pouvait désormais plus interrompre le processus de guerre. La mobilisation générale intervint dès le lendemain, le 1er août 1914, à 16 h.

Le Petit Parisien du 1er août 1914 ne s’y trompe pas, en liant l’assassinat de Jean Jaurès et le début des manœuvres militaires.

La Guerre débutera réellement… le 3 août.

Jacques Brel rend un vibrant hommage à Jean Jaurès dans une chanson de 1977, présente sur son dernier album, publié de manière posthume (expliquant qu’il n’en existe qu’une version audio, et pas de captation en public).

Les paroles de la chanson insistent particulièrement sur les conditions d’existence sordides des ouvriers à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, notamment les journées interminables des travailleurs (« quinze heures par jour le corps en laisse »). La fatigue et l’abrutissement qui en découlent, poussent beaucoup à chercher un échappatoire, dans l’alcool par exemple, mais aussi dans la religion (« entre l’absinthe et les grand-messes »). La dureté du travail et les conditions d’existence difficiles dans des taudis surpeuplés et insalubres réduisent considérablement l’espérance de vie des prolétaires (« ils étaient usés à quinze ans »; « ils étaient vieux avant que d’être »). La Silicose guette les mineurs, la tuberculose fait encore des ravages, l’alcoolisme provoque la cirrhose. Quant aux moyens de se soigner, ils ne sont pas à la portée des bourses ouvrières. La maladie, la vieillesse du père de famille plongent bien souvent toute la famille dans la misère. Le prêtre ou le patron, à de rares exceptions, invitent les ouvriers à la soumission avec de vaines promesses. Ces ouvriers sont tout de même considérés comme des citoyens, ce qui leur donne l’immense avantage de pouvoir défendre leur patrie. De fait, les ouvriers (tout comme les petits paysans) constituent une chair à canon prisée par l’état-major au cours de la grande guerre.

Or, à l’Assemblée, Jaurès se fait le porte-parole fidèle de ces ouvriers exploités. C’est d’ailleurs au contact des mineurs de Carmaux (lors de la grève de 1892) que Jaurès avait fait l’apprentissage de la lutte des classes et du socialisme. Sa sincérité et son engagement constants avaient fait sa popularité. Ils ont aussi causé sa mort…

Bonne écoute, et à dimanche prochain.

Parmi les sources de cet article : https://lhistgeobox.blogspot.com/2008/08/79-jacques-breljaurs.html

Jaurès
Jacques Brel

Ils étaient usés à quinze ans
Ils finissaient en débutant
Les douze mois s'appelaient décembre
Quelle vie ont eu nos grands-parents
Entre l'absinthe et les grand-messes
Ils étaient vieux avant que d'être
Quinze heures par jour le corps en laisse
Laisse au visage un teint de cendre
Oui, notre Monsieur oui notre bon Maître

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

On ne peut pas dire qu'ils furent esclaves
De là à dire qu'ils ont vécu
Lorsque l'on part aussi vaincu
C'est dur de sortir de l'enclave
Et pourtant l'espoir fleurissait
Dans les rêves qui montaient aux yeux
Des quelques ceux qui refusaient
De ramper jusqu'à la vieillesse
Oui notre bon Maître oui notre Monsieur

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Si par malheur ils survivaient
C'était pour partir à la guerre
C'était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelques sabreurs
Qui exigeaient du bout des lèvres
Qu'ils aillent ouvrir au champ d'horreur
Leurs vingt ans qui n'avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître
Couvert de prêtres oui notre Monsieur

Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l'ombre d'un souvenir
Le temps du souffle d'un soupir

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

BONUS

En 2009, à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Jean Jaurès, le groupe toulousain Zebda choisit symboliquement de réinterpréter « Jaurès » de Jacques Brel, dans un beau clip, très poignant… Ils le font commencer par un extrait d’un « discours à la jeunesse » prononcé par Jean Jaurès, à Albi, en 1903 : « Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »

M. Leclerc

Administrateur du site du collège.

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